"Si le développement du système-monde technologique se poursuit sans entrave jusqu'à sa conclusion logique, selon toute probabilité, de la Terre il ne restera qu'un caillou désolé — une planète sans vie." Theodore Kaczynski, Révolution Anti-Tech : Pourquoi et Comment ? (2016)
1. SOUS NOS PIEDS, L'ABÎME CONVOITÉ
1.1. L'EXTRACTION INDUSTRIELLE DES PROFONDEURS
Les fonds marins sont déjà ravagés par la pêche industrielle. On retrouve des micro-plastiques dans les eaux les plus profondes et des déchets industrielles dans les endroits les plus reculés des océans.
Aujourd’hui, des industriels veulent carrément aller extraire des ressources minérales dans les profondeurs océaniques. Il faut en effet du manganèse, du nickel, du cobalt, du zinc, de l’or, de l’argent, du cuivre et des terres rares pour alimenter la course au développement technologique qui ravage les terres et nous promet un monde totalitaire de surveillance, de contrôle et de guerres.
La zone de Clarion-Clipperton, étendue de 6 millions de km² dans le Pacifique Nord, cristallise l'essentiel des convoitises. Elle concentrerait à elle seule plus de 6 milliards de tonnes de nodules polymétalliques, soit des quantités de cobalt et de nickel supérieures à toutes les réserves terrestres connues[1]1.
1.2. LE MYTHE DE LA RESSOURCE "VIERGE" À EXPLOITER
Pendant des décennies, l'inaccessibilité technique des grandes profondeurs océaniques a constitué un rempart à leur exploitation. Cette protection n'a cependant jamais été due à une sagesse écologique délibérée, mais à une simple limite technologique, ce qui est loin d'être équivalent. Dès lors que les progrès techniques ont rendu l'extraction envisageable, l'industrie s'est mobilisée pour la rendre inévitable. Toute innovation technique génère ses propres nécessités. Une fois qu'il devient possible d'extraire les abysses, il devient nécessaire de le faire, au nom de la croissance, de la compétitivité et de la puissance. Comme l’a écrit Jacques Ellul, philosophe et sociologue technocritique, « tout ce qu’il est possible de faire doit être fait. »
Avec le progrès technologique, les fonds marins passent d’un espace que la Convention de Montego Bay (1982) avait défini juridiquement comme « patrimoine commun de l'humanité », à un stock géant de matières premières indifférenciées.
2. LA MÉGAMACHINE ABYSSALE
2.1. UN DISPOSITIF INDUSTRIEL TITANESQUE
Le deep sea mining repose sur des collecteurs robotisés (ROV) de plusieurs dizaines de tonnes, à l’image du robot Patania II développé par Global Sea Mineral Resources (GSR), capables de racler les dix premiers centimètres du plancher océanique afin d’aspirer les nodules polymétalliques. Ces engins seraient reliés à des systèmes riser[2]2 destinés à pomper les matériaux extraits sur plusieurs kilomètres jusqu’à des navires-usines de plus de 200 mètres de long, où seraient effectuées les opérations de tri et de traitement préliminaire. Les débits envisagés atteindraient entre 2 000 et 6 000 tonnes de minerai par jour et par site d’exploitation[3]3.
Concrètement, ces infrastructures industrielles fonctionnent comme une chaîne extractive intégrée : les machines raclent les fonds abyssaux, remontent les nodules à la surface, puis rejettent dans l’océan les sédiments résiduels et les eaux issues du traitement minier. La matérialité de ce dispositif contredit largement les représentations d’une extraction « propre » ou faiblement intrusive souvent mobilisées dans les discours industriels (Une vidéo pour illustrer : https://www.youtube.com/watch?v=Lwq1j3nOODA).
Ces derniers n’ont qu’efficacité technique et rentabilité économique à la bouche. Et pourtant, comme pour l’IA ou toute autre innovation technologique, les études de faisabilité reposent sur des hypothèses douteuses et fallacieuses qui n’ont aucun autre objectif que construire artificiellement la viabilité économique des projets[4]4. On surévalue les rendements, on minimise les coûts écologiques, et on peut ensuite déclarer droit dans ses bottes qu’on contribue au progrès de l’humanité en ravageant des écosystèmes entiers.
2.2. DESTRUCTION IRRÉVERSIBLE DES ÉCOSYSTÈMES ABYSSAUX
Est-il seulement nécessaire d’évoquer les conséquences écologiques désastreuses de l’exploitation minière en fonds marins ?
Les organismes benthiques (relatifs au fond des eaux) à faible mobilité seraient immédiatement détruits par le passage des collecteurs miniers. Des habitats formés sur des temporalités géologiques extrêmement longues (les nodules polymétalliques croissent à un rythme de quelques millimètres par million d’années) seraient rasés en quelques secondes. À cela s’ajoute le risque d’extinction d’espèces endémiques encore inconnues, les écosystèmes abyssaux demeurant très largement inexplorés. Les panaches sédimentaires générés par l’extraction constituent une autre source majeure de perturbation écologique. Les expériences menées dans le cadre des projets IOM BIE et Station M depuis les années 1970 montrent que ces nuages de particules peuvent se propager sur plusieurs centaines de kilomètres et persister durant plusieurs décennies. Ces phénomènes entraînent l’asphyxie d’organismes filtreurs et perturbent les chaînes alimentaires bien au-delà des zones directement exploitées. Les nuisances sonores et lumineuses des machines affecteront les capacités de communication et de navigation de certaines espèces de cétacés dans ces milieux naturellement caractérisés par l’obscurité et le silence quasi absolus.
Les risques concernent également la régulation climatique mondiale. Les océans absorbent environ 30 % des émissions de gaz à effet de serre ainsi que 93 % de l’excès de chaleur produit par les activités industrielles. L’exploitation minière des grands fonds pourrait perturber ces fonctions de régulation en favorisant la remise en circulation du carbone stocké depuis des millénaires dans les sédiments abyssaux et en déstabilisant la pompe biologique à carbone. Enfin, plusieurs travaux soulignent les conséquences potentielles sur la sécurité alimentaire mondiale : les perturbations des écosystèmes marins menaceraient les stocks halieutiques (ce qui a trait à la pêche) dont dépendent plus d’un milliard de personnes, tout particulièrement les communautés insulaires du Pacifique, aux Fidji, à Kiribati, au Vanuatu ou encore aux Tonga.
2.3. LE PARADOXE DE L’IGNORANCE INVERSÉE
Il est bien plus facile de détruire des lieux et des êtres vivants inconnus du « grand public ».
Alors que seule une portion infime des plaines abyssales de la zone de Clarion-Clipperton a été étudiée (environ 30 km² sur une surface totale avoisinant 6 millions de km²), les recherches scientifiques ont déjà permis d’y identifier plus d’un millier d’espèces inconnues[5]5. Malgré cette connaissance extrêmement limitée des écosystèmes ciblés, les industriels du secteur affirment néanmoins pouvoir « gérer avec précision » les impacts d’une exploitation à grande échelle.
Cette situation peut être interprétée comme une forme d’« ignorance inversée » : plus l’incertitude est élevée, plus les industriels peuvent promettre avec assurance la maîtrise technique de leurs projets. Dans la société industrielle, l’innovation précède généralement l’évaluation exhaustive de ses conséquences sociales et écologiques. Autrement dit, les capacités techniques sont développées avant même que les implications de leur usage aient été pleinement comprises. Des mécanismes de justification, de régulation et de compensation sont élaborés après coup.
On peut penser à toutes les substances cancérigènes contenues dans notre environnement et nos objets du quotidien, on peut penser aux pesticides qui ont contaminé toute la terre, à l’amiante qui a donné lieu à des plans de décontamination (pour être ensuite simplement exportée dans d’autres pays aux législations plus souples). La liste serait interminable – toutes les productions industrielles, puisqu’elles ont contribué à assécher la terre, empoisonner notre environnement et détraquer notre santé – sont concernées.
3. LA « TRANSITION ÉNERGÉTIQUE » : UN LEURRE POUR PERPÉTUER LE SYSTÈME
Mais même les pires atrocités peuvent être justifiées par les plus beaux discours. L’exploitation minière des fonds marins s’ajoute à la longue liste des fausses bonnes idées de l’élite techno-scientifique pour répondre à la crise climatique. Leur « transition énergétique » apparaît ici pour ce qu’elle est : une fuite en avant. L’objectif n’est pas de transformer les fondements matériels du système économique, mais bien de maintenir la continuité du modèle techno-industriel en déplaçant ses coûts écologiques vers de nouveaux espaces extractifs et de nouvelles infrastructures.
En 2021, les énergies fossiles représentaient encore environ 82 % de la consommation mondiale d’énergie primaire. De nombreux secteurs industriels centraux, tels que la production d’acier, de ciment, de plastiques ou encore l’extraction minière elle-même, demeurent structurellement dépendants des hydrocarbures. Dans cette perspective, l’idée d’une décarbonation complète du système économique mondial conjuguée à un maintien des mêmes niveaux de production matérielle et de consommation énergétique ressemble à une vaste blague. Les technologies dites « vertes » ne remplacent pas simplement les infrastructures fossiles : elles s’y ajoutent le plus souvent, augmentant les besoins en matériaux, en énergie et en infrastructures extractives.
Cela fonctionne plus comme un leurre destiné à préserver temporairement le système technologique plutôt qu’à résoudre ses contradictions fondamentales.
3.1. TROIS PRÉSUPPOSÉS FALLACIEUX
1. L’augmentation de la demande en métaux stratégiques serait une fatalité matérielle.
Les besoins en métaux stratégiques sont présentés comme une fatalité, un besoin non-négociable, une nécessité. Pourtant, cette demande dépend d’orientations politiques et industrielles bien spécifiques. Le maintien de la mobilité individuelle motorisée comme norme dominante, désormais simplement électrifiée, la production de SUV électriques particulièrement lourds nécessitant des batteries de grande capacité ou encore la prolifération continue d’objets électroniques à obsolescence rapide participent tous à l’augmentation des besoins en lithium, cobalt ou nickel.
À cela s’ajoutent le déploiement de la 5G, l’expansion des centres de données et le développement des « smart cities », qui intensifient encore la dépendance matérielle aux infrastructures numériques contemporaines. Et évidemment, l’industrie de l’armement, nécessaire à l’accaparement de ses ressources puisque les grandes puissances se disputent de plus en plus violemment les gisements, requiert elle-même des avancées technologiques gourmandes en terres rares… Un cercle vicieux pour l’humanité et la planète, un cercle vertueux pour les marchands de mort et l’élite techno-scientifique à leur botte.
2. Il serait possible de remplacer les énergies fossiles tout en maintenant un niveau constant de consommation énergétique mondiale.
Les énergies dites « renouvelables » ne descendent pas du ciel. Une éolienne nécessite d’importantes quantités d’acier et de béton, dont la production demeure fortement carbonée, ainsi que des métaux rares extraits dans des conditions destructrices. Elle suppose également des réseaux électriques continentaux capables de compenser l’intermittence de la production, ainsi qu’un renouvellement périodique des infrastructures tous les vingt à vingt-cinq ans environ. Comme le souligne Le Monde diplomatique, le numérique contemporain reste lui-même largement dépendant du charbon et des hydrocarbures, alors même qu’il constitue l’un des principaux moteurs de la demande croissante en métaux critiques[6]6.
3. Technosolutionnisme
Le troisième présupposé repose sur une confiance aveugle dans la capacité des innovations technologiques à résoudre les contradictions écologiques du système productiviste. Les batteries LFP (lithium-fer-phosphate) ou sodium-ion sont par exemple fréquemment présentées comme des solutions permettant de réduire la dépendance au cobalt et au nickel. Toutefois, même si ces innovations modifient partiellement les chaînes d’approvisionnement, elles ne remettent pas en cause la dynamique générale d’expansion extractive. Chaque nouvelle technologie implique de nouvelles infrastructures, de nouveaux besoins matériels et de nouvelles dépendances énergétiques. Le système technologique ne tend pas vers la simplification, mais vers une complexification croissante nécessitant davantage de ressources, davantage d’énergie et davantage d’intégration logistique.
3.2. GERARD BARRON ET LE FAUX DILEMME
« We have a choice: mine the ocean floor or strip-mine the Amazon. » Cette déclaration de Gerard Barron, PDG de The Metals Company (anciennement DeepGreen Metals) illustre parfaitement la rhétorique du capitalisme vert. Cette formulation construit un faux dilemme : en présentant comme inévitable la consommation de matières et d’énergie, les partisans de la transition énergétique réduisent artificiellement le débat à un choix entre deux formes d’extractivisme tout aussi destructrices. Ils verrouillent notre avenir[7]7 en l’enfermant dans un cadrage technosolutionniste : les contradictions écologiques du système industriel seraient résolues non par une transformation profonde des rapports sociaux et des structures économiques, mais par l’innovation technique et l’ouverture de nouveaux espaces extractifs.
4. ARCHITECTURE INSTITUTIONNELLE DE LA PRÉDATION
4.1. L'AUTORITÉ INTERNATIONALE DES FONDS MARINS ET LA PRIVATISATION DU « PATRIMOINE COMMUN »
L’Autorité internationale des fonds marins (AIFM, ou ISA en anglais), instituée par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, est officiellement chargée d’administrer les ressources des grands fonds marins comme « patrimoine commun de l’humanité ». Ce principe juridique repose sur l’idée que les espaces situés au-delà des juridictions nationales ne doivent pas être appropriés par des intérêts particuliers mais gérés collectivement dans l’intérêt général mondial.
Dans les faits, le fonctionnement concret de l’institution fait l’objet de critiques croissantes. À ce jour, 31 licences d’exploration ont déjà été accordées à des consortiums industriels et à des multinationales, couvrant environ 1,5 million de kilomètres carrés, soit près de quatre fois la superficie de l’Allemagne. Les États miniers et les industries extractivistes influencent structurellement les processus de décision de l’AIFM. Malgré des années de négociations, le cadre réglementaire destiné à encadrer l’exploitation commerciale des fonds abyssaux demeure inachevé.
Une aristocratie technocratique, ainsi que toute une structure institutionnelle qui prétend gérer le bien commun international, se trouvent en pratique étroitement articulées aux intérêts économiques des multinationales minières et des États industrialisés.
Les tensions se sont accentuées autour de la « règle des deux ans », mécanisme juridique déclenché en juillet 2021 par Nauru en partenariat avec The Metals Company. Cette procédure visait à contraindre l’AIFM à finaliser rapidement un code minier permettant le lancement de l’exploitation industrielle des fonds marins, en l’absence d’un consensus scientifique sur les conséquences environnementales de cette activité. Les mobilisations d’organisations de la société civile, notamment Greenpeace UK, ainsi que l’opposition croissante de plusieurs États, ont contribué à bloquer ce calendrier lors des sessions de juillet 2023 et de juillet 2025. De toute évidence, les conflits s’accentuent entre impératifs extractivistes, protection de l’environnement et débats démocratiques pour la gouvernance des espaces océaniques internationaux, avec une asymétrie en faveur des multinationales et des grandes puissances industrielles.
4.2. LE CONTOURNEMENT AMÉRICAIN : QUAND TRUMP OUVRE LES VANNES
En mars 2025, The Metals Company, via sa filiale américaine, a engagé une demande de permis auprès de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) en s’appuyant sur le Deep Seabed Hard Mineral Resources Act adopté par les États-Unis en 1980. Cette stratégie tire parti du fait que les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention de Montego Bay et ne sont donc pas membres de l’AIFM.
Le 24 avril 2025, Donald Trump signait un décret exécutif autorisant l’exploitation minière des fonds marins au-delà de la zone économique exclusive américaine. Cette décision met directement en cause les mécanismes multilatéraux de gouvernance maritime et le principe de gestion « collective » des grands fonds internationaux. Elle ouvre la voie à une dynamique de concurrence extractive dans laquelle plusieurs États pourraient s’autoriser unilatéralement à exploiter les ressources abyssales, sans coordination internationale effective.
La fragmentation du droit international et la montée des logiques géopolitiques de sécurisation des ressources stratégiques sont les symptômes d’une course extractiviste incontrôlée, liée aux nécessités matérielles d’un système techno-industriel toujours plus vorace.
Le gouvernement américain a d’ailleurs justifié cette orientation en affirmant que l’exploitation des grands fonds contribuerait à sécuriser les approvisionnements en métaux nécessaires à ses industries de défense et d’armement.
Le constat est clair : l’épuisement de la biosphère par deux siècles de développement industriel effréné conduit à une guerre des ressources de moins en moins « froide ».
5. LE FRONT BELGE : DEME, GSR ET L'EXTRACTIVISME NATIONAL
5.1. QUI SONT LES ACTEURS BELGES ?
La Belgique occupe une position non négligeable dans le développement de l’exploitation minière des grands fonds marins, à travers plusieurs entreprises stratégiques du secteur maritime. L’acteur central est DEME (Dredging, Environmental & Marine Engineering), groupe majeur spécialisé dans le dragage, l’ingénierie marine et les infrastructures offshore.
L’entreprise, dont le siège social est situé à Zwijndrecht (Région flamande), est cotée à la Bourse de Bruxelles et bénéficie historiquement de contrats publics ainsi que de soutiens étatiques liés aux politiques maritimes et portuaires belges. À travers sa filiale Global Sea Mineral Resources (GSR), DEME s’est positionnée comme un acteur pionnier du Deep Sea Mining (DSM). GSR détient notamment une licence d’exploration dans la zone Clarion-Clipperton évoquée plus haut. L’entreprise a également développé le robot minier Patania II, un engin d’environ 25 tonnes testé en conditions réelles dès 2021. Ces entreprises belges se positionnent dans les chaînes globales d’extraction des ressources dites « critiques », destinées aux infrastructures énergétiques et numériques contemporaines.
5.2. L’ABSENCE DE DÉBAT DÉMOCRATIQUE
Malgré les implications environnementales, géopolitiques et économiques considérables de ces projets, aucune délibération publique d’ampleur nationale n’a véritablement eu lieu en Belgique concernant l’octroi des licences d’exploration à GSR, les financements publics indirectement accordés à DEME ou encore la position défendue par l’État belge au sein de l’Autorité internationale des fonds marins. Pourtant, la Belgique figure parmi les 31 États sponsors de contrats d’exploration minière en haute mer et n’a, à ce stade, pas soutenu l’appel international en faveur d’un moratoire, contrairement à des pays comme l’Allemagne, la France, l’Espagne, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Chili, le Portugal ainsi que plusieurs nations insulaires du Pacifique.
Tous les enjeux de l’extractivisme se voient dépolitisés au profit d’une gouvernance technocratique. Les décisions sont déplacées vers des espaces internationaux, techniques et « experts » relativement éloignés du contrôle démocratique ordinaire. Les choix politiques sont alors présentés comme de simples questions d’ingénierie, de compétitivité économique ou de gouvernance réglementaire, alors qu’ils impliquent en réalité des arbitrages majeurs concernant les trajectoires énergétiques, le rapport à l’environnement de nos sociétés ainsi que les conditions de reproduction du vivant. Cette faible visibilité publique, ainsi que la haute complexité technique et scientifique du sujet, contribuent à dissocier les activités extractivistes de tout véritable contrôle démocratique, malgré leurs implications collectives à long terme.
5.3. LE GREENWASHING INSTITUTIONNEL
Le positionnement discursif de DEME illustre également les mécanismes contemporains du greenwashing institutionnel. L'entreprise se présente comme un « acteur de la transition durable » tout en investissant simultanément dans des technologies destinées à l'exploitation industrielle des fonds abyssaux. Ce paradoxe relève du greenwashing : la capacité des industries fortement polluantes ou extractives à mobiliser le vocabulaire de la durabilité sans transformation substantielle de leurs logiques productives. D’un point de vue du discours, on peut désigner cet écart entre le lexique de la « transition », de l'« innovation verte » ou de la « neutralité carbone », et la permanence des pratiques extractives, de découplage rhétorique. Ce lexique fonctionne alors comme un dispositif de légitimation symbolique permettant de rendre compatibles, dans l'espace public, expansion industrielle et responsabilité environnementale.
Ce type de discours participe à la neutralisation des contestations écologiques récentes (centrées sur le dérèglement climatique, les énergies fossiles et donc la décarbonation), en présentant la poursuite de l'extractivisme comme une condition nécessaire à la lutte et à la victoire.
Il rejoint aussi ce que les historiens Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz décrivent, dans L'Événement Anthropocène (Seuil, 2013), comme le grand récit dominant de notre époque : un récit qui tend à imputer la crise à une « humanité » indifférenciée plutôt qu'à des structures productives et des rapports sociaux déterminés. En invisibilisant les industriels et toutes les infrastructures dont ces derniers ont recouvert la planète, on peut tranquillement se reconvertir dans les énergies renouvelables ou déclarer qu’on poursuit une « stratégie zéro » ou « bas carbone ». Le débat s’en retrouve réduit à des questions purement techniques : comment fournir en énergie la grande société humaine mondialisée pour qu’elle continue de suivre son chemin sur la ligne toute tracée du « Progrès » ‒ de la barbarie primitive au Paradis terrestre ?
Il ne s'agit donc pas seulement d'une stratégie de communication d'entreprise, mais d'un mécanisme idéologique plus large visant à obtenir l'acceptation sociale du développement industriel contemporain.
6. LA DÉSINFORMATION COMME ARME
6.1. LE CAS DU CANADIAN MINING JOURNAL
Fin mars 2026, le Canadian Mining Journal a publié un article affirmant qu’une prétendue « percée de scientifiques marins canadiens » permettrait de rendre l’exploitation minière des grands fonds « sécuritaire pour l’environnement[8]8 ». L’affaire a rapidement pris une dimension emblématique lorsqu’il est apparu que l’ensemble du dispositif de « crédibilisation » scientifique mobilisé dans l’article était entièrement fictif. L’enquête menée après publication a révélé que l’étude supposément parue dans « Frontiers in Marine Science » n’existait tout simplement pas. Les chercheurs cités dans le texte, parmi lesquels un prétendu « Dr Alistair Chen » associé à Ressources naturelles Canada ainsi qu’une « cheffe Emily Two Rivers », se sont également révélés fictifs. Plusieurs éléments linguistiques et structurels ont par ailleurs conduit des observateurs à soupçonner une génération automatisée du contenu par intelligence artificielle. Face aux signalements de lecteurs et de chercheurs, l’article a finalement été retiré le 2 avril, soit deux jours seulement après sa publication.
Les codes de la légitimité scientifique sont ainsi mobilisés par l’IA pour produire artificiellement de la crédibilité autour de ces projets industriels controversés. À l’ère de la post-vérité, la référence à des chercheurs inexistants, à des revues académiques reconnues et à des institutions publiques constitue une stratégie de fabrication de confiance destinée à influencer les perceptions publiques de l’exploitation minière abyssale.
6.2. UN PATTERN SYSTÉMATIQUE DE MANIPULATION
Selon Sien Van den Broeke de Greenpeace Canada, ce type de manipulation informationnelle ne constitue pas un cas isolé, mais s’inscrit dans une dynamique plus large de production artificielle de légitimité scientifique autour du Deep Sea Mining (DSM). Plusieurs épisodes récents témoignent de mécanismes comparables.
En mars 2024, un article publié dans Environmental Science Advances aurait mobilisé une étude inexistante afin de minimiser les impacts écologiques du DSM. En 2025, une publication numérique favorable au DSM intitulée Deep Blue League est parue brièvement avant de disparaître au bout de quelques semaines. Son autrice principale, « Keriann Lee », ne semble disposer d’aucune existence académique ou professionnelle vérifiable…
Les sciences de la communication ont appelé ces pratiques « astroturfing », c’est-à-dire la simulation artificielle d’un soutien citoyen, scientifique ou expert dans le but de produire l’apparence d’un consensus favorable à certains intérêts industriels ou politiques. Ces stratégies de manipulation et de désinformation visent moins à convaincre par la solidité des preuves qu’à saturer l’espace public de signaux de crédibilité suffisamment nombreux pour créer une impression de légitimité.
6.3. LA « SLOPIFICATION » DE L’ESPACE INFORMATIONNEL
La prolifération massive de contenus générés par intelligence artificielle dans les sphères médiatiques, scientifiques et numériques produit un environnement où la distinction entre information vérifiée, contenu manipulé et fabrication intégrale devient structurellement plus difficile. Le professeur agrégé en communication Fenwick McKelvey parle de « slopification » de l’espace informationnel[9]9. Cette évolution affecte directement les mécanismes traditionnels de validation de la connaissance et de construction de la confiance publique.
Dans ce contexte, les industries extractives peuvent instrumentaliser le brouillage informationnel afin d’introduire dans le débat public des « faits » favorables à leurs intérêts économiques. L’enjeu dépasse donc la simple circulation de fausses informations ponctuelles. Il concerne plus profondément la fragilisation des critères collectifs de factualité et la difficulté croissante à distinguer expertise indépendante, communication industrielle et contenu généré artificiellement. Aujourd’hui, on parle même de régimes de « post-vérité » pour désigner ces transformations du capitalisme informationnel, dans lesquels l’abondance de contenus concurrents tend moins à produire davantage de connaissances qu’à désorienter les capacités collectives de réflexion et de délibération rationnelle.
7. NE SOYEZ PLUS SPECTATEUR DE L’EFFONDREMENT
7.1. VOUS SAVEZ MAINTENANT CE QUI SE PASSE
Vous venez de lire comment le système technologique s’apprête à dévorer les derniers espaces encore relativement préservés de la planète. Vous avez vu comment des entreprises belges, financées en partie par de l’argent public, développent des machines capables de racler les abysses pour alimenter la fuite en avant extractiviste. Vous avez vu également comment la prétendue « transition énergétique » fonctionne avant tout comme un déplacement spatial et matériel de la destruction, sans remise en cause réelle du système qui la produit. Vous avez vu comment des technologies comme l’IA manipulent et tordent la réalité pour construire la légitimité de ces projets écocidaires.
Vous savez désormais ce qui se prépare. La question est simple : qu’allez-vous faire de ces informations ?
7.2. LES STRATÉGIES QUI NE FONCTIONNENT PAS
1. Signer une pétition pour un moratoire ?
Plus de 800 scientifiques ont appelé à un moratoire sur le Deep Sea Mining en 2020 et 37 États soutiennent encore aujourd’hui le moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds marins. Pourtant, 31 licences d’exploration ont été accordées. Le moratoire apparaît de toute façon comme une réponse limitée, dans la mesure où il suspend temporairement l’extraction sans remettre en cause les dynamiques structurelles qui la rendent nécessaire.
Le moratoire maintient en effet implicitement l’hypothèse selon laquelle une exploitation « acceptable » des abysses pourrait devenir possible à l’avenir, grâce par exemple à des technologies plus performantes, des régulations renforcées ou des mécanismes de contrôle plus sophistiqués.
Par ailleurs, un moratoire tend à renforcer la légitimité des instances de pouvoir telles que l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM), alors même que cette institution est structurellement influencée par les intérêts extractivistes, comme évoqué plus haut. Enfin, le moratoire demeure essentiellement défensif : il formule le refus ponctuel d’une technologie imposée par les scientifiques, qui ne peut peser face aux opérations de manipulation de masse et de lobbying que mènent ceux qui y ont intérêt. Les échecs des moratoires sur l’IA, le nucléaire ou même sur les OGM plus récemment, malgré les menaces existentielles que posent chacune de ces technologies, devraient achever de nous convaincre que cette stratégie est une impasse.
2. Manifester ?
Des millions de personnes se sont mobilisées contre des accords comme le CETA ou le TAFTA. Cela n’a pas empêché la poursuite des politiques de libre-échange et de dérégulation économique. De même qu’avec les demandes de moratoire, il est aisé pour le système gérer les manifestations, en récupérant par exemple une partie des revendications, en faisant quelques concessions, en temporisant ou en usant plus simplement de techniques de manipulation et de désinformation de masse pour décrédibiliser ses opposants, comme nous l’avons vu plus haut.
3. Écrire à votre député ?
En Belgique, malgré l’opposition d’une partie de la société civile à DEME et à Global Sea Mineral Resources, l’État continue de soutenir les projets liés à l’exploitation minière des grands fonds.
Le problème n’est pas que les citoyens « ne feraient pas assez ». Le problème est plus profond : les institutions politiques contemporaines sont structurellement dépendantes des impératifs de croissance, de compétitivité et d’expansion technologique. Même confrontés à l’effondrement écologique, les États modernes demeurent largement incapables de remettre en cause les infrastructures matérielles qui assurent leur propre reproduction économique et géopolitique.
Dans cette perspective, la question fondamentale ne consiste plus à déterminer comment obtenir les métaux nécessaires à la transition énergétique, ou à chercher une nouvelle technologie providentielle qui nous sortirait du pétrin, mais bien à remettre en cause les conditions sociales, économiques et techniques qui rendent l’exploitation et la soumission généralisée continuellement nécessaire.
Aucune trajectoire soutenable ne permettra de maintenir le système technologique contemporain à son niveau actuel de complexité matérielle et énergétique. Les technologies industrielles, qu’elles soient fossiles ou présentées comme « vertes », reposent toutes sur des formes d’extractivisme incompatibles avec l’auto-détermination des peuples et les limites écologiques. Les solutions proposées dans le cadre du capitalisme vert ne sont rien de plus que des réponses partielles ou des déplacements du problème, et non des résolutions structurelles.
Le problème ne réside pas dans le choix d’une technologie particulière, mais dans le maintien d’un système fondé sur des niveaux très élevés de production, de mobilité et de consommation énergétique. Le système technologique ne peut pas être rendu soutenable. Il doit donc être stoppé.
7.3. CE QUE SIGNIFIE CONCRÈTEMENT LE DÉMANTÈLEMENT
Démanteler le système technologique ne signifie pas « retourner aux cavernes ». Il s’agit de sortir d’un modèle industriel incompatible avec les limites écologiques de la planète.
Nous devons stopper au plus vite l’expansion des infrastructures destructrices du système : nouvelles mines terrestres et marines, déploiement de la 5G, multiplication des data centers, extension des réseaux autoroutiers et aéroportuaires...
Ce n’est qu’après une réduction drastique de la production énergétique mondiale que nous pourrons envisager une diminution des émissions de gaz à effet de serre ainsi qu’une régénération progressive des territoires.
Ce n’est qu’après la mise à l’arrêt de ce système technologique tentaculaire que nous pourrons développer l’autonomie énergétique et matérielle à l’échelle locale, fondée sur des technologies simples, réparables et accessibles : moulins à eau, fours solaires, outils low-tech, savoir-faire artisanaux, etc. Ce n’est qu’ainsi que les communautés humaines pourront se réapproprier leurs conditions matérielles d’existence, plutôt que de dépendre d’infrastructures industrielles mondialisées et hautement vulnérables. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons réhabiliter l’artisanat, les savoir-faire concrets et les activités réellement utiles à la subsistance collective. En sortant d’une économie fondée sur des emplois dénués de sens et sur une dépendance totale au système technologique global, nous retrouverons enfin des formes d’autonomie locale et de solidarité concrète.
La fin de la société industrielle impliquerait aussi la fin de l’agriculture industrielle. Aujourd’hui, une concentration extrême des terres agricoles coexiste avec l’effondrement du monde paysan. Contre l’hypercentralisation métropolitaine, nous pourrons repeupler des campagnes revitalisées et y développer l’agriculture paysanne, l’agroforesterie, la permaculture et le pastoralisme, seuls modèles viables pour subsister dans un environnement dégradé par deux-cent ans d’industrialisation.
Pour tout cela, nous devons refuser l’hégémonie politique d’une aristocratie technocratique où le pouvoir n’appartient qu’aux experts, aux industriels et aux bureaucrates éloignées des populations.
Dans cette perspective, l’enjeu n’est plus d’attendre des gouvernements qu’ils régulent le système, ni de négocier avec les multinationales extractivistes, mais de construire des capacités d’organisation autonomes, capables d’entraver matériellement l’expansion industrielle qui pourrait sceller notre sort dans les prochaines décennies.
7.4. Vous n'êtes pas seuls
Si vous considérez aussi que les réponses institutionnelles à la crise écologique demeurent insuffisantes, que le problème ne relève pas simplement d’un manque d’énergies renouvelables ou d’innovations techniques, mais du fonctionnement même du système industriel globalisé ; si vous souhaitez acquérir des compétences et développer les réseaux d’entraide nécessaires pour faire face à l’avenir sombre que nous réservent les industriels ; si vous refusez les récits rassurants de la « transition verte » ou de la « planification écologique », et souhaitez plutôt construire progressivement les conditions matérielles d’un blocage puis d’un démantèlement des infrastructures industrielles écocidaires ;
Contactez-nous. Ce qui nous unit : nous avons refusé le rôle de spectateurs de l'effondrement. Le Deep Sea Mining n'est qu'un symptôme. Demain, ce sera l'exploitation minière de la Lune, des astéroïdes, ou d'autres « frontières » que le système ouvrira. Tant que le système existera, il dévorera. Faire face aux défis de notre siècle demande plus qu’un engagement militant parmi d’autres : c’est un positionnement existentiel et politique dans le conflit central de notre époque. Celui qui oppose le système technologique industriel au vivant et à la liberté.
Vous pouvez continuer à regarder. Ou vous pouvez rejoindre celles et ceux qui construisent la résistance. Le mouvement existe. Il s'organise. Il grandit. Pour la révolution.
POUR ALLER PLUS LOIN :
Sources institutionnelles
Autorité internationale des fonds marins (AIFM/ISA), Rapports annuels 2023-2025
Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (Montego Bay, 1982)
World Resources Institute, "What We Know About Deep-Sea Mining", juillet 2025
WWF Belgique, "Exploitation minière en eaux profondes : conséquences et alternatives", juin 2025
Sources scientifiques
Drazen, J. et al. (2020), "Opinion: Midwater ecosystems must be considered when evaluating environmental risks of deep-sea mining", PNAS
Études IOM BIE et Station M (années 1970-2020) sur la persistance des perturbations sédimentaires
Sources journalistiques et d'investigation
Greenpeace UK, Dossier Deep Sea Mining (2025)
Le Devoir / Canada's National Observer, "Comment une fausse étude sur l'exploitation des fonds marins s'est glissée dans un magazine réputé", mai 2026
Iceberg Research, Audit de The Metals Company (août 2024)
Sources sur les acteurs belges du Deep Sea Mining
DEME Group, Rapports annuels et communiqués de presse
Global Sea Mineral Resources (GSR), Documentation technique Patania II
Divers
Acosta, A. (2013), El Buen Vivir: Sumak Kawsay
Bonneuil, C. & Fressoz, J.-B. (2016), L'Événement Anthropocène, Seuil
Ellul, J. (1977), Le Système technicien, Calmann-Lévy
Illich, I. (1973), La Convivialité, Seuil
Kaczynski, T. (2016), Révolution Anti-Tech : Pourquoi et Comment ?
Klein, N. (2014), This Changes Everything: Capitalism vs. The Climate
Mumford, L. (1967), The Myth of the Machine
Svampa, M. (2019), Las fronteras del neoextractivismo en América Latina




