Nous publions ici le brouillon remanié d'une conférence donnée à l'été 2024, aux universités d'été anarchistes et antispécistes du Mallouestan. Comme souvent dans ce genre de moment, l'oralité et les interventions curieuses du public ont créé une toute autre discussion que celle planifiée par les questions. L'occasion de revenir en profondeur sur celles-ci (éco-fascisme, anarchisme, anti-spécisme, divergences stratégiques, etc). Cette première partie traite surtout de théorie.
1 - Quelles doivent être nos attentes vis-à-vis des États et des technologies pour répondre aux défis sociétaux et écologiques actuels et futurs ?
a) Chez ATR, nous ne voyons jamais la technologie comme une solution. Elle est plutôt le problème.
Prenez l’exemple de l’électricité abondante ; elle est aussi le risque permanent de guerre nucléaire. L'imagerie médicale (IRM, scanners), c’est aussi l’extractivisme colonial, des mines d'uranium au Niger, des forêts ravagées au Kazakhstan. Rien de très antispéciste.
Il y a de bons et de mauvais usages d’internet, mais tous dépendent et engendrent de l’extractivisme, de la surveillance et des data centers énergivores. Qu'elle soit de droite ou de gauche, capitaliste ou communiste, l'infrastructure numérique émet plus de 4% de CO2 par an. Rien de très antispéciste.
Et sa fabrication est si complexe qu’elle suppose une société planifiée et centralisée (un État).
Vous l’avez compris, la technologie n’est ni démocratique ni écologique.
Elle n’est pas neutre. Elle impose son usage. Elle impose ses effets. Elle a de lourdes implications sociales et environnementales, à sa production et à son utilisation.
Même chose pour un panneau solaire. 400 km2 de nos forêts menacées d'ici 2028, est-ce bien antispéciste ?
Même chose, enfin, pour l’intelligence artificielle (contre laquelle ATR est en campagne depuis plusieurs mois). La consommation totale de ChatGPT-5 pourrait atteindre la demande quotidienne en électricité de 1,5 million de foyers américains. Pas très antispéciste.
En bref, le système technologique n’est pas un menu à la carte. Vous prenez tout ou vous laissez tout.
b) Sur la question de l'État, soyons brefs. Je me sens proche de l'esprit libertaire.
L’État est pour nous synonyme de dépossession, de bureaucratisation, de répression ; l’État c’est le massacre de la Commune, de Sainte-Soline et des Gilets Jaunes, c’est un outil non-neutre et incontrôlable comme l’a prouvé l’expérience bolchévique ou maoïste.
Pour être clairs, nous n’attendons de l’État que sa disparition.
Car la seule chose qu’il faille vraiment attendre de l’État, c’est sa radicalisation, c’est ce retour de la planification, cette planification que l’on souhaite partout à gauche, même chez les soi-disant décroissants.
Là je dois rappeler que la « décroissance planifiée » par l’État, c’est l’autre nom des stérilisations forcées en Afrique. C’est l’autre nom, en Chine, de la vieille politique de l’enfant unique. C’est l’autre nom de l’eugénisme. C’est l’autre nom de l’éco-fascisme.
L’éco-fascisme, le vrai, définit dès les années 70 par Gorz [1] et Charbonneau [2], c’est un État fort, l'économie dirigée, la réindustrialisation, la centralisation, les restrictions, les privations, les réglementations, les rationnements, les amendes, les taxes, les pass carbone, la techno-surveillance, le techno-contrôle, etc, et pourquoi pas le crédit social (annoncé par la Quadrature du net).
L’éco-fascisme, c’est un régime politique dominé par une élite scientifique, mettant en place un éco-État capable de contrôler sa population au nom de sa survie.
L’éco-fascisme (réellement existant), c’est le projet porté sur tout l’échiquier, de Jean-Marc Jancovici à Jean-Luc Mélenchon, en passant par des néo-nazis notoires comme Pentti Linkola [3] (ou Savitri Devi).
Face à cette écologie punitive, la meilleure solution reste encore le démantèlement du système techno-industriel.

2 - Quelles doivent être nos attentes vis-à-vis des luttes modernes pour accomplir les idéaux discutés (en prenant en compte les conditions matérielles) ?
Nous attendons des luttes actuelles qu’elles deviennent efficaces.
En octobre 2023, les Soulèvements de la Terre ont fait annuler la construction de 15 méga-bassines. Mais en juin 2024, 21 méga-bassines ont été autorisées.
Il est temps de ne plus réfléchir en termes défensifs, mais en termes offensifs.
Plus en termes d’usure, mais en termes d’effet domino.
Nous devons cesser les gesticulations symboliques et blesser matériellement le système.
Quels sont les organes névralgiques du techno-système ? Voilà la question à se poser. Que faut-il cibler pour, enfin, créer ce que les stratèges appellent un « échec en cascade » ?
Il faut (légalement) cibler :
- L’industrie électrique. Le système est totalement dépendant de cet approvisionnement.
- L’industrie des communications. Le système est incapable de survivre sans téléphone, radio, télévision, mails, etc.
- L’industrie informatique. Nous savons tous que le système s’effondrerait rapidement sans ses ordinateurs.
- L’industrie biotechnologique. Le système en sera bientôt dépendant. D'ailleurs, ses laboratoires expérimentent sur des milliers d'animaux chaque année ; rien de très antispéciste.
Mais pour bloquer où ça fait mal, encore faut-il avoir déterminé un objectif concret...
3- Quels succès et quelles limites ont été observés dans les mouvements sociaux récents ?
Tout dépend. On peut se-réjouir du retour de la question paysanne.
Mais, si l’objectif est de préserver la vie sur Terre, je n’ai constaté aucun succès.
Passons aux limites :
- Objectif inexistant = échec. Objectifs multiples = dispersion (voyez XR).
- Manque de stratégie pour atteindre l'objectif (quand il y en a un). Pensez au mouvement contre la réforme des retraites.
- Hostilité horizontale sur des questions d’identités militantes figées [4].
- Confusions entre action légale et action illégale, qui nuit à la sécurité.
- Confusions entre organisation et oppression, qui nuit à l’efficacité.
- Refus de prioriser l’abolition du capitalisme industriel (voire même volonté d’en conserver certains aspects).
Mais la limite principale, c'est le choix idéaliste des cibles.
Empêcher quelques bassines d’être construites, c’est croire qu’on peut avoir l’ennemi à l’usure.
Marcher contre la loi retraite tous les 15 jours, c’est de la guerre d’usure. De la guerre d'attrition, de position.
Épuiser des milliers de militants pendant 9 ans pour arrêter UN projet d’aéroport, c’est de la guerre d’usure.
Incendier une station de ski comme l’ELF en 1998, c’est de la guerre d’usure.
Le système n’est pas atteint par cette attaque. C’est spectaculaire, ça soulage, mais ce n’est pas matériellement efficace.
Faire ficher des centaines de militants pour arrêter une usine Lafarge seulement 3 petits jours, c’est courageux, mais c’est de la guerre d’usure.
C’est une guerre défensive. Une guerre sans initiative. Une guerre sans choix des cibles. Une guerre perdue d’avance.
Quand comprendrons-nous qu'attaquer les abattoirs ne cible pas le système dans son ensemble ?
Quand apprendrons-nous à choisir nos cibles de manière stratégique ? (pas idéologique) Quand il sera trop tard ?
En ce moment les Russes attaquent l’électricité ukrainienne ; l’OTAN répond en ciblant des gazoducs ; et nous on attaque des stations de ski !

Je le redis, l’urgence doit nous faire passer à une stratégie offensive, notre stratégie d’échec en cascade.
Regardons les choses en face.
Mouvement climat : disparu. Mouvement sur les retraites : vaincu.
Autodissolution de Dernière Rénovation récemment, sans avoir atteint son objectif. Début août, c’était Dernière génération, en Autriche, qui jetait l’éponge.
Et Youth For Climate, ça en est où ?
Et XR qui devait stopper les émissions de CO2 en 2025, ça en est où ?
Quand arrêterons-nous avec la culture de la défaite, la culture de l’usure ? Avant le contrôle total des populations ? Avant les quotas carbone ? Avant les politiques eugénistes ?
Qui ici réfléchit en termes de flux, de nœuds logistiques, de chaînes d’approvisionnement, de goulots d’étranglement ?
Visiblement, seule ATR veut abattre l’infrastructure qui permet l’extinction des animaux sauvages.
4 - Quelle perspective et quel modèle de société pour l'avenir ?
a) Toute solution proposée aujourd’hui, dans le contexte matériel de la société industrielle, deviendra inutile quand la société industrielle disparaîtra. Nous pouvons détruire la société industrielle, mais pas prédire ou contrôler la forme que la nouvelle société prendra.
Cette question me déroute donc, parce qu’aucun matérialiste ne peut y répondre. Celui qui annonce ici à quoi ressemblera le monde de demain serait soit menteur soit futur dictateur.
b) Notre mouvement n’a pas la prétention de fournir la vérité, le meilleur modèle au monde, mais celle de fournir la possibilité aux individus de conserver leurs conditions de vie, de construire quelque chose de viable, qui fait sens pour eux.
Mais toute préparation stratégique s’accommode bien de lignes directrices, tant qu’elles ne gênent pas l’objectif principal (le démantèlement). Le « programme » d’ATR est ainsi une projection dans l’avenir, un avenir que nous souhaiterions libertaire et paysan.
Dans cette perspective d'autonomie, on peut également imaginer la reconquête des animaux, des plantes, des forêts, des poissons, des insectes, le réensauvagement d’immenses territoires, une explosion de diversité culturelle et biologique, le grand retour de la faune sauvage, la possibilité pour les peuples autochtones et pour nos descendants de vivre dignement, de goûter à la beauté, d’expérimenter la liberté.
Rappelons cependant que l’on ne peut rien construire sans détruire ce qui nous tue. Quelque soit votre conviction, aucun programme n’est applicable dans un monde à +10C°.
5 - Ces idéaux peuvent-ils être réalisés malgré les contraintes matérielles (individualisme, + déchets nucléaires, chute de la biodiversité et espèces envahissantes imposent peut-être une planification) ? Auquel cas comment ?
a) J’ai un peu répondu auparavant : il n’est pas possible de lire l’avenir et il n’est pas possible de créer une alternative sans détruire l'industrialisme.
Comme le disait l'Atelier Paysan, « pour revenir à la Terre, il va falloir enlever du bitume et avant, il va falloir arrêter de l’étendre ».
L’urgence est donc à l’arrêt du système présent, parce qu’il détruit chaque jour plus vite, qu’il a la capacité d’anéantir durablement les conditions de vie sur Terre, et que la techno-police le rend chaque jour plus inattaquable. Qui, face à ce danger imminent, aurait le privilège de vouloir mieux faire dans 50 ans ?
Répétons que l’on ne peut rien construire sans détruire ce qui nous tue. Si votre maison brûle, vous ne pensez pas à comment mieux protéger le futur logement ; vous vous concentrez en priorité sur l’extinction de l’incendie.
Vous priorisez.
b) Quant à la question de la planification, déjà abordée plus tôt, il faut rester les pieds sur terre.
Concrètement, pour parier notre avenir sur la planification, il faut déjà admettre qu'il soit un jour possible [5] de mettre d'accord chaque pays du G20 sur la réduction définitive de toute leur puissance technoindustrielle. Qui, ici, y croit ?
Ensuite, dans combien de décennies aurait lieu cette magique prise de conscience inter-étatique ?
Même en admettant qu'elle ait lieu à temps pour gérer l'urgence climatique, disons l'année prochaine, quelle garantie que cette décroissance planifiée demeure éternellement inviolée ?
Enfin, il faut se demander si cette planification mondiale est seulement souhaitable : « Affirmer qu’au nom de l’écologie on peut légitimement outrepasser les régimes parlementaires, c’est balayer beaucoup trop négligemment la mémoire des totalitarismes. L’option éco-fasciste peut tirer parti d’une rhétorique qui fait de l’État la seule instance capable de répondre à l’urgence. Donner aux appareils bureaucratiques modernes la possibilité d’exercer le pouvoir au nom de la survie de l’espèce, n’est-ce pas ôter une nouvelle fois toute limite à l’arbitraire ? » (Les Soulèvements de la Terre, Premières Secousses)
La seule solution probable (et souhaitable) nous semble donc celle du démantèlement. Concluons avec le camarade Nestor Makhno [6] :
« Les anarchistes ne veulent pas prendre entre leurs mains l'édification de la nouvelle société. Cette édification ne pourra être réalisée que par toute la société laborieuse. Cette tâche n'appartient qu'à elle seule, et toute tentative de lui prendre ce droit doit être considérée comme anti-démocratique. »




