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Stratégie révolutionnaire

Bernard Charbonneau sur la Révolution anti-tech (1980)

Par
G.E.
10
July
2026
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La plupart des observateurs éclairés font le même constat depuis des décennies : le mouvement écologiste enchaine les défaites cuisantes. Nous perdons la guerre. Les gardiens de l’industrialisme – la gauche et la droite – cherchent par tous les moyens à diviser les écologistes qui incarnent la plus grande menace pour l’ordre techno-industriel. Si nos ennemis parviennent à nous diviser aussi facilement, c’est parce que le mouvement écologique n’a pas su se donner un objectif clair et unique. Il n’a pas non plus planché sur une doctrine capable d’unir au-delà des clivages politiques, religieux, géographiques, monétaires, etc. L’incapacité des amoureux de la nature à se remettre en question est d’autant plus surprenante que certains pionniers de l’écologie en France formulaient déjà ces critiques il y a plus de 40 ans.

C’est le cas de Bernard Charbonneau dans Le Feu vert : autocritique du mouvement écologique (1980). Dans cet ouvrage, même si la pensée de Charbonneau manque de pragmatisme matérialiste, il donne des pistes de réflexion pertinentes pour accroître l’efficacité de l’action écologique.

1) Fixer un objectif clair et des priorités : le mouvement écologique a pour mission le démantèlement du système techno-industriel, en aucun cas de résoudre tous les problèmes de l’humanité, ni de construire une société meilleure (et encore moins parfaite !). Comme le formule Charbonneau :

   « On en revient toujours à la véritable raison d’être du mouvement écologique : non pas établir le paradis sur terre, mais y éviter l’enfer. »

À cela, il ajoute :

   « Un seul moyen de ne pas se laisser submerger par tout ce qui nous sollicite : dégager des priorités. »

2) Cesser de diviser le mouvement écologiste entre sa gauche et sa droite : plus l’écologie devient une préoccupation majeure pour la population, plus la gauche et la droite essayent de récupérer le mouvement. C’est un thème devenu stratégique pour conquérir le pouvoir, d’où ce noyautage de plus en plus visible. Mais comme le montre Charbonneau, maintenir une planète habitable n’a strictement rien à voir avec les valeurs qui animent traditionnellement la gauche et la droite.

Quand les écologistes se divisent sur des sujets tels que la chasse, la consommation de viande, s’il faut ou non employer l’écriture inclusive et se déconstruire, ils participent à l’affaiblissement du mouvement écolo. En effet, l’opinion publique soucieuse de la dégradation environnementale est indifférente à ces questions sur lesquelles se déchirent la gauche et la droite du mouvement écolo. Cette guerre de chapelle ne contribue qu’à ostraciser l’écologie, à la rendre détestable aux yeux des masses.

Les véritables amoureux de la nature et de la liberté devraient mettre leurs différends secondaires de côté afin de se concentrer sur la constitution d’un mouvement capable de rassembler un maximum de monde et de provoquer la chute du système industriel partout sur la planète.

3) Formuler une doctrine capable de rassembler un maximum : la facilité avec laquelle les écologistes se divisent provient entre autres d’une absence de théorie commune. Or, comme nous l’apprend le grand stratège Clausewitz dans son ouvrage De la guerre (1832), impossible de mener efficacement un combat sans partager un même point de vue, sans objectif commun et sans une stratégie pour l’atteindre. Charbonneau estime que la défense de la nature et de la liberté est un objectif qui a la capacité de rassembler dans le monde un maximum de personnes au-delà de leurs différences ethniques, politiques, religieuses, etc.

Pour approfondir ces sujets, plusieurs morceaux choisis du livre de Charbonneau ont été reproduits ci-après par l'équipe de Greenwashing Economy.


De l'objectif unique (p. 158)

Le projet écologique n’a qu’un but : mettre en échec une entreprise totalitaire d’autant plus dangereuse qu’englobant la planète, à la différence de celle d’Hitler et de Staline elle n’a même pas à le dire. Le mouvement écologique est contraint d’envisager une révolution totale pour la raison exactement inverse de celle qui est à l’origine des totalitarismes politico-religieux : par refus du pouvoir absolu, spirituel et temporel. Son projet d’ensemble n’est pas – et ne doit pas être – dicté par la passion de tout connaître et dominer, inspiré par l’amour de la nature et de la liberté il est cependant déterminé par la situation et l’adversaire. La révolution écologique comme notre temps lui-même n’a guère à voir avec celles qui l’ont précédée. Une action contre la décomposition ou la prise en bloc de la planète humaine ne doit donc jamais oublier son caractère paradoxal : totale, mais non totalitaire.

[…]

C’est par amour de la réalité fondamentale, la vie sur terre, et du plus haut rêve humain, rester et devenir libre, que la révolte écologique est acculée à une conversion – un demi-tour – radicale. L’action écologique est le type d’une action révolutionnaire, si l’on entend par là aller à rebours de l’état et du devenir social. C’est pourquoi elle n’a aucune raison de se donner l’allure et la phraséologie des révolutions ( ?) modernes. En rupture, hélas ! elle ne l’est que trop par nature.

En réclamant le respect de l’écosystème terrestre qui a permis l’apparition de la vie et de l’homme, par cela seul l’écologie met en cause l’état social, bien plus que le socialisme et le communisme, héritiers des valeurs de la société industrielle et bourgeoise, qui se contentent de revendiquer la direction de l’État et la socialisation du développement économique. Ce n’est pas seulement la religion du profit qu’elle rejette, mais celle de la production et de la rentabilité, non seulement le règne des multinationales, mais celui de l’industrie. Le principe de l’écologie est subversif même si l’écologiste est modéré, il ne peut le rester qu’en trichant avec sa vérité. L’on commence par défendre les arbres et les jolies bêtes, l’on finit par se heurter au PDG et au préfet. On se bat pour un marais et contre un projet de logement, on finit par mettre en cause la croissance démographique. Comment renoncer à tel projet de marina ou d’usine sans renoncer au tabou de l’emploi ? On dénonce la pollution, mais comment mettre un terme à celle du Rhin sans se poser le problème de l’Europe ? Et celle de la mer sans s’interroger sur l’État mondial qui seul semble pouvoir empêcher une catastrophe planétaire ? Pour sauver la nature, comment ne pas en confier la gestion à une synarchie de technocrates comme celle du Club de Rome, qui en serait l’exacte antithèse ? Comment imaginer une institution internationale ayant le moindre pouvoir qui respecterait la liberté et la diversité des peuples et des individus ? Parti de l’expérience des faits locaux, l’on aboutit aux problèmes universels de la condition humaine. L’écologie est implacable, elle vous mène jusqu’aux questions finales concernant le sens de la vie et le contrat social.

La problématique écologique est indivisible, elle est forcée d’aller jusqu’au bout de son interrogation. Elle ne peut mettre en cause la dévastation de la terre par l’homme sans s’attaquer à son principe actif, la science, et son héritière, la technique.


Au-delà de la droite et de la gauche (p. 108)

Confronté à une destruction de la nature que dans un tel système celle de la liberté pourra seule éviter, le mouvement écologique doit refuser le débat polémique qui oppose jusque dans son sein une droite conservatrice à une gauche libertaire. Au contraire, il doit s’entendre sur une défense de la terre qui serait celle de l’homme. En cessant d’opposer l’une à l’autre tout en restant fidèle à lui-même, il se montrera réaliste pour maintes raisons. Car en unissant la nature à la liberté humaine le mouvement écologique se donne à la fois les deux principes qui permettent une explication de tous les avatars du monde actuel et les deux plus puissantes motivations qui puissent mouvoir l’esprit humain. Ce n’est plus une demi-vérité qu’il propose, mais une vie et une foi totales. Tandis qu’en se bornant à l’une ou à l’autre, en se privant de la moitié de ses raisons, il risque de perdre la plupart de ses adhérents potentiels : par exemple, s’il défend la flore et la faune en refusant de s’ouvrir aux véritables agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs qui sont ses alliés naturels.

Au temps de la mort de Dieu, la nature et la liberté – l’appartenance à la terre et le droit pour tout homme d’être lui-même – peuvent seules fonder un consensus à la fois personnel et universel. Tout autre ne peut qu’engendrer la guerre entre les individus, les classes, les nations ou les Églises. Par contre, que notre corps périsse si l’air et l’eau sont empoisonnés, que notre esprit se dissolve si l’on refuse à l’individu toute identité et existence propre, voici les deux ultimes vérités. Et ces deux-là n’en font qu’une, qui sur ces deux pieds se tient ferme et devient capable de se mouvoir.

L’homme et sa terre, distincts et associés dans sa conscience et son œuvre, constituent le seul fondement d’une action politique et d’un projet social qui ne pourront sauver l’un qu’avec l’autre. Et c’est la tension entre ces termes contradictoires bien qu’indissolublement unis, tels le corps et l’esprit, qui fait la richesse et la vie de la personne ou de la collectivité qui les associe. Car ce n’est plus une vérité toute faite, l’automatisme logique d’une idéologie moniste qui engendre les certitudes nécessaires à l’action, mais un perpétuel ressourcement critique à partir de deux pôles comme le sont ceux d’une même planète.

L’homme est nature et liberté comme il est société et individu – je pense qu’au terminus d’une démonstration nécessairement insistante l’on peut se passer du souligné de la conjonction. Quand il le nie d’une façon ou d’une autre, il se décompose. Sans sa liberté la nature n’est même pas un mot, et sa liberté n’est qu’un fantôme quand elle refuse son corps charnel et terrestre. Mais qu’allant jusqu’au bout d’elle-même elle l’accepte, alors l’esprit se fait chair et une deuxième Genèse commence.

Pour une doctrine révolutionnaire de l'écologie (p. 110)

On sait trop bien où mène le nihilisme qui consiste à foncer en chœur dans la brume. Sans vue d’ensemble, un mouvement est aveugle. Faute d’une doctrine (mais je dirais plutôt une Weltanschauung) qui éclaire le panorama – la liberté humaine et la terre –, l’écologie risque d’être paralysée, sinon éclatée, entre sa gauche et sa droite ; ou tout au moins de s’en tenir à une confusion superficielle qui la laissera sans défense devant l’adversaire, qui tôt ou tard la récupérera.

Cette seule étiquette d’écologie empruntée à une science spécialisée montre à quel point l’examen est incomplet, notamment celui du rôle de la science dans le développement. Pour maintes raisons la réflexion est nécessaire, alors qu’elle commence à peine. Le mouvement écologique a tout juste dix ans, alors que le socialisme a disposé de plus d’un siècle pour débattre et préciser son entreprise. Et s’il a mis en cause la structure économique d’une société bourgeoise bien plus élémentaire que la nôtre, c’est au nom de ses propres valeurs de science, d’instruction, de travail et de progrès. Par contre, l’écologie s’attaque à une organisation sociale infiniment plus compliquée qui englobe l’ensemble, dont les répercussions sont de tout ordre, non seulement économique et social, mais biologique autant qu’intellectuel et spirituel. C’est vraiment un monde qu’elle affronte puisque la planète est en question : et de plus il change à chaque instant. Sans doute jamais dans l’histoire des hommes n’ont été ainsi contraints en si peu de temps à une telle révolution de l’ensemble ; donc pour une part des valeurs de l’époque.

[…]

On n’édifie que sur un fondement solide : si l’on est tant soit peu au clair sur soi-même, sa situation et ce que l’on veut en faire. Et cette recherche de fond est nécessaire à l’action pour une autre raison. Sauf catastrophe nucléaire ou autre qui retournerait l’opinion, le mouvement écologique doit compter sur lui-même. La force d’un mouvement naissant est moins dans les circonstances (le nombre, la puissance matérielle et l’influence sur le public) qu’en lui : dans la vigueur et la qualité des motivations spirituelles, morales et rationnelles de ses adhérents, sans lesquelles une telle entreprise manquerait d’un moteur. Un mouvement s’enracine d’abord dans les convictions personnelles de ses membres. Plus elles le seront, plus le mouvement sera solide et vivant parce que puisant sa sève par d’innombrables et profondes radicelles. Si pour chacun le motif d’agir est vraiment une question de vie ou de mort pour laquelle les chances de réussite ne sont que secondaires, alors il résistera aux échecs et à l’usure du temps. Et c’est la conviction qui suscite l’imagination, celle qui fait qu’à force de se cogner la tête contre les murs on découvre ou invente la fissure qui rend l’impossible possible. Et si par malheur une crise grave éclate, ce qui se pourrait bien dans l’actuel chaos, c’est la force des convictions qui permettra de tenir dans la tempête en affrontant la solitude et les risques de l’action clandestine. Le for intérieur de chacun est le dernier réduit d’un mouvement en cas de troubles. Par contre celui qui s’identifie à son organisation comme la social-démocratie allemande en 1933 se dissipe comme un fantôme au premier choc.

L’énergie des motivations personnelles – la foi vivante, antithèse des idéologies ou mythologies qui ne sont que ciment pour boucher du vide – peut seule amener des hommes à se fédérer à d’autres en dépit de la variété de leurs origines religieuses, professionnelles ou nationales. Plus une certitude est vivante et profondément enracinée, moins elle a besoin d’une cuirasse idéologique, de vérités et d’un cadre tout faits pour se défendre, moins elle craint la critique et se ferme à autrui. Elle seule peut inspirer ce qui n’est ni un dogme ni une organisation, mais une alliance. Le réalisme oblige à constater que le mouvement écologie rassemble des participants très divers par le caractère, l’âge, le milieu et les préoccupations. C’est son intérêt et sa difficulté. Si chacun ne sort pas de sa spécialité ou de son petit coin, l’action écologique se dispersera en institutions diverses ou parallèles et concurrentes. On n’évitera cette divergence qu’en ayant bien conscience de l’unité du phénomène industriel et des raisons qui poussent à la combattre. Tout en étant parfaitement au clair sur ce qui nous distingue, afin de l’être d’autant plus – sans mensonge ni illusions cette fois – sur ce qui nous unit. C’est une grande et difficile nouveauté qu’une association où l’accord se dégage des différences ; mais un monde qui les menace toutes nous y contraint. Rappelons qu’il n’est pas de motif plus fort qui puisse réunir les hommes les plus divers que la menace d’une destruction totale de la nature et de la liberté. À nous d’y penser sans cesse, même s’il est parfois dur de regarder ce soleil noir en face.

Bernard Charbonneau

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