Blog
Technocène

Lycéens : cobayes de la tech. Il faut que ça cesse !

Par
A
•
09
October
2026
Écoutez cet article
Partagez cet article

Qu’il est loin le temps où nos « petites têtes blondes » étaient l’avenir de la Nation ! Depuis le début du mouvement lycéen, ils sont traités comme de la vermine à écraser par la police, et comme des barbares à domestiquer (« assimiler ») au plus vite par les médias. Mais avant d’en arriver là, il a bien fallu commencer par leur ôter toute humanité. Et c’est bien là que le développement technologique fait son œuvre.

Des applications comme Pronote et Parcoursup aux objets connectés en passant par les bornes biométriques, la technologie a bouleversé les écoles, au point de complètement les refaçonner en seulement quelques années.

Ce processus, loin d’être neutre ou anecdotique, est central. Propulsées par des choix politiques, du lobbying économique et des manœuvres industrielles, les technologies créent de véritables dépendances et nous enferment dans des systèmes totalisant auxquels il est impossible d’échapper.  Elles matérialisent très concrètement le pouvoir des puissants et ancrent dans notre environnement proche et nos pratiques quotidiennes notre soumission, tant à l’État qu’aux grands groupes industriels qui les imposent. Elles sont, en définitive, le bras armé des ennemis de la terre et de la liberté.

La jeunesse finit par être traitée comme du bétail, des données, des 0 et des 1 qu’il s’agit simplement de trier entre, d’une part, les futurs ingénieurs qui assureront le maintien et le perfectionnement de l’ordre social techno-industriel, et de l’autre, les travailleurs « ubérisés », déqualifiés et promis à enchaîner des jobs d’intérim débilitants et dangereux. Tout cela dans un monde totalement incertain, promis aux guerres robotiques, à l’automatisation généralisée par l’IA et au chaos environnemental auquel ni les uns ni les autres ne survivront.

Petit panel des 1001 raisons de se révolter pour la jeunesse, chacune plus « violente » que toutes les poubelles cramées que vous pourrez croiser dans votre vie.

Lycées : terrains d’expérimentation technologique sur cobayes non-consentants

Si vous avez quitté l’école il y a plus ou moins dix ans, il y a fort à parier que vous ne reconnaîtriez rien de ce que vous avez connu. Aujourd’hui, les écoles, temples du savoir, de l’intelligence et de l’esprit critique, où sont éduqués les citoyens de demain, sont plutôt le terrain de jeu d’entreprises et de multinationales qui y imposent leurs gadgets.

Parmi les doléances des lycéens et des professeurs, on retrouve régulièrement des plaintes quant à la multitude d’objets connectés et d’applications qui, en définitive, posent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent. On pensera par exemple aux multiples tablettes numériques qui ne tiennent pas quatre ans faute de pouvoir être mises à jour, aux tableaux « interactifs » qui tombent en panne, aux logiciels d’apprentissage inaccessibles et aux ordinateurs portables irréparables (ou explosifs[1]), qui ont envahi les établissements en l’espace d’une décennie. Tout cet appareillage encombre bien davantage les professeurs qu’il ne les aide sans aucun effet, sinon délétère, sur les élèves[2]. Peu importe, puisqu’ils permettent avant tout de remplir les poches de quelques fleurons de l’industrie nationale du numérique et de maintenir la France dans la course technologique - tout en rassurant les « usagers » des services publics délabrés par d’éternels effets d’annonce.

Des applications pour les gouverner tous

Pronote est un logiciel de vie scolaire déployé dans plus de 10 000 établissements par une entreprise privée de l’« EdTech » (les nouvelles technologies liées à l’éducation), Index Education. Accessible depuis les smartphones des élèves, des professeurs et des parents, elle permet de gérer les appels, les absences, les retards, les sanctions, les notes, les appréciations, les bulletins, les cahiers de texte et les devoirs, les messages, la communication avec les parents d’élèves, les emplois du temps et les occupations de salles, etc. Cette application, bien pratique au premier abord, habitue les élèves à être surveillés en permanence. Leurs moindres faits et gestes y sont consignés, accessibles aux parents comme aux personnels d’éducation. De véritables profils numériques se construisent à mesure que sont saisies les « données » les concernant, réduisant chaque individu à son « dossier » :

« Pour l’enseignant, pour l’administration, pour les établissements d’études supérieures, et pour les futurs employeurs, et parfois même pour ses propres parents, l’élève réel n’est rien de plus que l’élève de Pronote. Et celui-ci n’est décrit qu’en vue d’une utilisation : régler les procédures administratives, le placer pour l’année suivante ou le réaffecter rapidement en cas de mauvaise orientation, comparer son profil aux autres pour le classer sur Parcoursup, etc. »

Collectif de l’appel de Beauchastel, Face à l’école numérique, nous ne sommes pas seuls, Editions La Lenteur, 2026, p. 56

La frontière de l’école est abolie : Pronote pouvant être consulté partout, l’école s’immisce jusque dans le lit des lycéens. Pied dans la porte du tout-numérique, cette application prépare la jeunesse à être constamment épiée et à vivre avec une hiérarchie omnisciente sur le dos. Couplée aux caméras de sécurité et aux bornes biométriques, c’est bien à la société techno-totalitaire qu’on prépare la jeunesse. Et chaque nouveau mouvement social, chaque nouveau drame en milieu scolaire, est une occasion pour les médias de justifier le déploiement de toujours plus de dispositifs sécuritaires dans les écoles.

Que dire de Parcoursup, dispositif algorithmique de tri des demandes d’études supérieures des élèves ? Déployé en 2018-2019, au cœur des revendications du mouvement lycéen – qui en demande l’abolition – ce dispositif opaque achève de révéler l’école pour ce qu’elle est : une vaste opération de tri ultra-sélectif et profondément injuste d’individus plus ou moins favorisés au sein d’une société industrielle inhumaine, en proie à l’automatisation. Analysés par une boîte noire algorithmique, la jeunesse voit son avenir livrée en pâture au système par des IA, alors même que ces dernières causent une diminution de l’embauche des 21-29 ans depuis plusieurs années, comme le révèle une étude du 8 octobre[3].

Et c’est bien toujours la technologie, baguette magique des technocrates avec laquelle ils pensent pouvoir résoudre tous les maux de la société, qui devrait apaiser la colère des étudiants. 3000 contractuels déployés grâce à « un outil dopé à l'IA, qui permet d'avoir une géolocalisation plus précise et mesure le temps de transport des professeurs[4] » (des mercenaires, en somme) et une misérable « plateforme de doléances en ligne. » Les emplois du temps sont invivables, ingérables, incompréhensibles ? Utilisons l’IA[5] !

Ainsi, le double discours autour du numérique est bien évidemment une supercherie : alors que le smartphone est interdit dans les lycées depuis la rentrée 2026, alors qu’Edouard Geffray disait vouloir mettre en place « une journée obligatoire de déconnexion » par mois en avril dernier[6], alors que les effets délétères des écrans sur les élèves (manque de sommeil, sédentarité, obésité, problèmes de vue, problèmes de santé mentale, troubles de l’attention) sont rabâchés partout et que la caricature des jeunes accros à TikTok est répétée à longueur de journée sur les médias pour les décrédibiliser, l’EdTech continue d’être imposée et de s’imposer d’elle-même à l’école, par une logique d’auto-accroissement.

Qu’importe, finalement, si les établissements scolaires tombent en ruine, surchauffent durant des canicules de plus en plus intenses et récurrentes, sont pleins de moisissures et d’amiante[7], puisque les nouvelles technologies permettent de faire cours via des applications privées, par écrans (composés de matériaux extraits dans la violence – la vraie - et le sang aux quatre coins du globe et assemblés en Asie) interposés ? Les autorités l’ont d’ailleurs bien compris : testés pendant la crise du Covid, des cours en distanciel sont mis en place pour contourner le mouvement de protestation.

C’est bien cela que fait la tech : elle remplace le réel par le numérique, elle créé un monde à part, artificiel. Elle rend les humains – et la nature – obsolètes. C’est sans doute d’ailleurs pour cela que des millions de français peuvent regarder des jeunes adolescents se faire tabasser par des CRS suréquipés sans broncher, en avalant la soupe des médias qui n’insistent que sur les « violences des casseurs ». Les écrans et les médias créent une distance, un mur de verre entre les faits et leurs réception, menant au final à une déréalisation généralisée.

Abandonnez tout espoir, vous qui entrez dans le système technologique

Toutes les technologies de l’« EdTech » ne viennent pas de nulle part. Elles sont le produit d’un système industriel ultra-complexe et aujourd’hui planétaire, que nous appellerons « système technologique » ou « système techno-industriel ». Pour que Pronote fonctionne, il faut les data-centers d’Index Education, et pour que ces data centers existent, il faut des mines et des usines reliées par des infrastructures de transport. Pour consulter Pronote, il faut un smartphone ou un ordinateur. Pour fabriquer un smartphone ou un ordinateur, il faut du lithium, du palladium, du cobalt ou encore de l’étain, extraits dans des conditions atroces en Asie, en Australie, en Afrique centrale et en Amérique du Sud, et assemblés dans les usines d’Asie du Sud-Est[8].

Dans le système technologique, l’intégralité de la société est soumise à un impératif d’efficacité et de production. Pour que des systèmes aussi complexes fonctionnent de manière coordonnée sur des échelles aussi importantes, chaque élément doit être à sa place et remplir la fonction qui lui a été attribuée. Chaque pièce du mécanisme doit jouer son rôle. Chaque route doit être dégagée et praticable pour que les matières et les produits transitent, chaque usine doit tourner pour transformer les matières qui y sont acheminées et fournir les transporteurs en produits, chaque lieu de consommation doit être ouvert pour accueillir les transporteurs et les consommateurs, chaque centre de données doit être alimenté pour stocker et distribuer les données numériques, chaque centrale électrique doit produire de l’énergie pour alimenter les centre de données, chaque terminal-utilisateur doit être raccordé pour utiliser et produire des données... Tout doit fonctionner. Tout doit rouler.

Il en va de même pour les êtres vivants. Pour qu’une route soit dégagée, la végétation doit être coupée, les animaux déviés (ou écrasés). Pour qu’une usine tourne, les ouvriers doivent s’y rendre (en empruntant des routes bien dégagées) et y travailler en suivant la cadence des machines. Pour qu’un lieu de consommation soit ouvert, il faut des employés, et pour que des consommateurs s’y rendent, il faut y vendre ce qu’ils ne peuvent pas trouver ailleurs : de la nourriture qu’ils ne peuvent plus produire eux-mêmes, ou des gadgets ultra-sophistiqués promus par la publicité de masse, par exemple ? Pour qu’un centre de données stockent des données et pour qu’une centrale électrique produise de l’énergie, il faut que les populations vivant aux alentours acceptent de vivre avec leurs nuisances. Pour que le système techno-industriel tourne, les gens doivent être dociles, obéissants, prévisibles. Cela, on leur apprend dès l’école. Mais la technologie offre des manières autrement plus efficaces de s’assurer le contrôle des populations que leur simple dressage : du fichage à la surveillance généralisée, jusqu’à l’identité numérique. L’individu entièrement numérisé et à la merci d’un système figé, froid et totalement opaque. Ça aussi, on s’y acclimate dès l’école, avec Pronote et Parcoursup.

Dans le système technologique, pacifier les populations qui se révoltent contre leur aliénation et leur exploitation est une nécessité technique, car sans cette condition la mégamachine rame, bugue et pourrait même, sans prise en charge rapide, arrêter sa course infernale. D’où la nécessité de les connaître au plus près, ces populations. Et même, pourquoi pas, d’anticiper leurs moindres mouvements.

Dans un système aussi complexe, perfectionné et étendu, le choix et la liberté ne sont que des illusions. Les seuls « choix » qui nous restent sont les produits que nous consommons.

Comment croire, dans ce contexte, à la fable de l’école républicaine qui accorde les mêmes chances à chaque individu ? Avec Parcoursup, les lycéens sont triés par des algorithmes selon leurs « compétences » renseignées sur Pronote. Leur avenir est tout tracé, ils ne peuvent même plus avoir l’illusion de choisir une voie dans les études supérieures : ils sont assignés à des postes dans un vaste système technicien en roue libre et en déroute.

Et les chances de faire quoi ? De trouver une place dans un marché du travail de plus en plus sclérosé, en marchant sur la tête de leurs camarades de classe ? En espérant quoi ? Gagner un salaire dérisoire en attendant que les sécheresses à répétition, les canicules ou les guerres de ressources viennent interrompre leur rêve éveillé[9] ?

La société technologique, régie par un impératif productiviste et héritée d’empires industriels devenus hégémoniques, est un fait total qui impose ses logiques d’efficacité et de rentabilité partout. En détruisant le monde naturel, en le remplaçant par un environnement totalement artificiel, elle verrouille l’avenir d’une jeunesse en proie à des angoisses quasi méconnues jusqu’alors – que le terme d’« éco-anxiété » ne permet que d’effleurer.

Contre ce système inhumain et invivable, rallumez la flamme de la révolution

Face à cela, continuer de demander plus d’argent pour les écoles est une impasse. L’État n’est pas là pour garantir un avenir radieux à la jeunesse, il a toujours été là pour exploiter le plus efficacement possible son territoire et ses « ressources », qu’elles soient naturelles ou humaines. Et nous ne sommes rien d’autre à leurs yeux : des ressources. Dépassé par des multinationales surpuissantes qui façonnent – et contrôlent de fait – ses infrastructures, l’État ne peut plus rien, sinon taper sur la tête de ses sujets jusqu’à rétablir l’ordre et rassurer les investisseurs.

C’est contre l’ordre industriel et technologique, qui voudrait nous réduire à des 0 et des 1 dociles et malléables, que nous devons nous insurger. Le mouvement lycéen, dans la lignée des révoltes récentes qui ont secoué le monde entier, est une nouvelle preuve que la soif de dignité n’a jamais cessé de nous animer, peu importe la hauteur des murs de notre prison technologique.

Il ne nous reste plus qu’à continuer et se rencontrer hors des écrans pour, forts d’apports stratégiques et tactiques des luttes passées, faire du 17 octobre une date historique, qui ravivera enfin la flamme de la liberté !

L’État social est mort ? Vive la révolution !

Cet article vous a intéressé ?

Rejoignez-nous et accédez à des contenus et formations réservés aux membres.

Nous rejoindre

Footnote [1] — « Une étudiante de 20 ans a eu une belle frayeur, mi-avril. Son ordinateur, fourni par la région Grand-Est à la rentrée 2020 alors qu’elle était lycéenne, a explosé, mettant le feu à son tapis. » https://www.midilibre.fr/2026/05/04/le-tapis-a-pris-feu-le-conseil-regional-lui-donne-un-ordinateur-lappareil-explose-alors-quil-est-en-train-de-charger-13355308.php‍

Footnote [2] — L’OCDE publiait en 2015 une étude Pisa comparant les résultats des systèmes éducatifs par rapport à la numérisation. Résultat ? « Au cours des deux dernières années, les pays qui ontc onsenti à d’importants investissements dans les technologies de l’information et de la communication dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en science ». C’est même l’inverse : « plus l’usage des écrans est élevé, plus les performances scolaires diminuent. » La Brèche, « Éducation : quand la tech fait sa loi », juin-août 2026.

Footnote [3] — « Le nombre d'embauches en CDI de 21-29 ans dans les métiers les plus exposés [à l’automatisation des tâches par l’IA générative] est ainsi en mars 2026 inférieur de 28,3% à son niveau de novembre 2022, ce qui représente, rapporté sur un an, 75.000 CDI de moins pour cette tranche d'âge. » Banque de France, « IA générative : les premiers changements du marché du travail sur les jeunes », 8 Octobre 2026, disponible ici.

Footnote [4] — https://www.tf1info.fr/education/mouvement-des-lyceens-que-sait-on-des-3-000-professeurs-remplacants-annonces-en-urgence-par-edouard-geffray-2468975.html

Footnote [5] — « […] des trous de plusieurs heures en milieu de journée et des semaines parfois très déséquilibrées. Le casse-tête est tel que l’actuel ministre, Édouard Geffray, a lui-même jugé les outils de conception des emplois du temps mal optimisés, promettant d’y « mettre un peu d’IA ». » https://www.challenges.fr/education/nous-sommes-champions-du-monde-des-vacances-intermediaires-pourquoi-les-emplois-du-temps-des-lyceens-francais-sont-devenus-un-veritable-casse-tete_646312 et « Pour améliorer les logiciels de réalisation des emplois du temps, Sébastien Lecornu a proposé de recourir à l'intelligence artificielle. » https://www.lesechos.fr/politique-societe/education/derriere-les-revendications-sur-le-temps-scolaire-la-reforme-du-lycee-de-nouveau-sur-la-table-2256455

Footnote [6] — https://www.ici.fr/infos/education/education-le-gouvernement-travaille-a-la-mise-en-place-d-une-journee-de-deconnexion-par-mois-a-partir-de-la-rentree-5293538

Footnote [7] — « 85 % des établissements scolaires ont été construits avant 1997, date de l’interdiction de l’amiante. Une enquête de 2024 a révélé que parmi ces bâtiments, environ 70 % contiennent « des matériaux amiantés parfois très dégradés. » La Brèche, « L’urgence de rénover les écoles, plutôt que de les numériser », juin-août 2026.

Footnote [8] — D’ailleurs, l’école reproduit d’une certaine manière à l’échelle nationale la division internationale du travail : dans les pays du Sud global, les nuisances minières, les désastres écologiques, les guerres de ressources, les montagnes de déchets. Dans les métropoles des pays à hauts revenus, les smartphones, les voitures électriques et les paillettes. Parcoursup, comme on l’a dit plus haut, trie les lycéens entre les ingénieurs, technocrates et encadrants qui bénéficieront du système et les autres, qui s’occuperont des pots cassés, au plus près des nuisances industrielles, en s’accommodant des miettes qu’on veut bien laisser traîner…

Footnote [9] — Rêve éveillé vendu à tous les adolescents par la propagande industrialiste qui fait miroiter le paradis sur terre propulsé à l’énergie électrique « propre » et « souveraine ». Voir notamment les axes « les atouts de l’électricité et son transport » et « Choix énergétiques, société et climat » du thème « Le futur des énergies ».

Rejoignez la résistance.

ATR accueille et forme constamment de nouvelles recrues déterminées à combattre le système technologique.