Le 17 octobre, vous pensez que c'est important d'agir mais vous avez peur de perdre un œil ? Vous voulez que le mouvement nuise plus au système que des manifestations routinisées ? En s'inspirant de l'histoire récente et des stratégies de conflit asymétrique, voilà quelques idées d'actions collectives qui pourraient rendre le mouvement beaucoup plus efficace que les défilés en centre ville !
Notes préliminaires
Pourquoi nous, Anti-Tech Revolution, mouvement de résistance international aux hautes technologies (dont l'IA et le numérique notamment) et aux systèmes industriels qui les produisent (en exploitant la nature et les humains), nous intéressons-nous à cette lutte partie des lycéens de France depuis quelques semaines ?
Parce que cette « Gen Z », cette génération que les vieux cons disaient « perdue car biberonnée aux smartphones » (etc.), se révèle en fait depuis un mois capable de nous donner à tous une leçon de radicalité. De tous temps, les penseurs matérialistes ont théorisé que ceux qui expérimentent le plus dans leur chair les systèmes d’exploitation sont aussi les plus susceptibles d’être le fer de lance des révoltes. En Occident, continent le plus technologisé (où le « progrès » continu découle directement du maintien organisé du retard technologique des autres continents), il se pourrait donc que ce soit ceux qui expérimentent depuis leur enfance la misère de la vie connectée, ceux qui n’ont jamais connu la vie sans smartphones — mais qui sont donc capables d’en rêver[1] — qui pourraient donner les premières impulsions d’une révolte à l’écho potentiellement mondial. Du Népal en 2025 à la France en 2026, les récents soulèvements populaires poussent du moins à envisager sérieusement cette hypothèse. Alors espérons que, comme Néo dans Matrix, le dégoût de la vie industrielle amène cette nouvelle génération à s’éprendre d’une liberté qu’ils n’ont jamais connue et, dans leur quête d’émancipation, à pousser toujours plus loin leur confrontation avec les gardiens du système technologique. Ci-suit, donc, quelques idées, ainsi qu'un appel à tous les Morphéus encore en vie : les jeunes ont besoin de vos conseils tactiques, sinon de votre complicité pratique. Ne les abandonnez pas à leur sort et rejoignez la lutte, car c’est en elle que l’espoir se construit. À nous autres, en France et partout dans le monde, d’emboiter le pas de la jeunesse le 17 octobre.
Notez enfin que, pour l’analyse qui suit, nous nous sommes appuyés sur nos lectures, mais aussi — et surtout — sur nos experiences de terrain des années passées, avec les Gilets Jaunes, dans le mouvement climat, dans le mouvement des retraites et ses blocages de rocades, jusqu’au triste encadrement gauchiste conduisant à l’humiliant « Bloquons Tout ». Pour rappel, face à notre appel à intensifier la lutte le 18-19 septembre 2025, l’influenceur « radical » Léo Commune refusait de se positionner publiquement par peur du cancel gauchiste, et les médias Contre-Attaque, Cerveaux Non Disponibles et Canard Réfractaire préféraient relayer l’appel « On ne veut plus » des stalinistes de la Paduteam, avec comme résultat le triste échec que fut, le dimanche 21 septembre 2025, leur tentative de relance d’un « Nuit debout » discount. Afin de rendre nos conseils les plus lisibles possibles, mais aussi pour appuyer nos préconisations par une démonstration rationnelle, nous avons choisi d’adopter la méthodologie stratégique DOSTOA : Diagnostic (1), Objectif (2), Stratégie (3), Tactiques (4), Organisation (5), Adaptation (6). Bonne lecture, et bonne lutte.
1) Tentative de diagnostic : se souvenir d’où l'on vient pour mieux comprendre comment avancer
France, septembre 2026 : après un été caniculaire et de terrifiants méga-feux, une crise géopolitique autour du Détroit d’Ormuz causant l’inflation du prix du carburant (aujourd’hui largement au dessus du « 1,50€/litre » qui avait fait se révolter les Gilets Jaunes en 2018), alors que les chercheurs en IA alimentent eux-mêmes une panique médiatique sur les dangers existentiels de cette nouvelle technologie, et après, enfin, le massacre – en direct sur nos écrans – d’un peuple entier en Palestine, des jeunes lancent des appels sur les réseaux sociaux. « Vous parlez trop : 17 octobre 2026 ».
Puis, fin septembre 2026, de plus en plus de lycées de banlieue se font bloquer. En quelques semaines, loin de s'essouffler, le mouvement prend même comme une traînée de poudre dans tout le pays, y compris dans les territoires d'outre-mer, et ce jusqu'à l'Italie et l'Allemagne où des rassemblements sont aussi prévus le 17 octobre. Alors que certains lycéens revendiquent le dialogue et le pacifisme, soutenus par les encadrants scolaires, d'autres n'hésitent pas à aller à l'affrontement ou à dégrader les infrastructures. Une répression policière sans précédent s'abat alors sur eux, mais sans parvenir à briser leur détermination. Fin septembre, on parle de 350 lycées bloqués et de 650 jeunes interpelés. Mais la mobilisation continue à monter : début octobre, le nombre de lycées concernés passe à 1000 (avec 450 000 manifestants le 6 octobre) et le ministère de l'Intérieur révèle alors que plus de 5000 personnes ont été placées en GAV depuis le début du mouvement, tandis que de grosses émeutes éclatent dans la ville de Liège en Belgique[2]. La date du 17 octobre arrive donc en point d'orgue de cette impressionnante escalade[3].

« Quand on parle de « blocages » dans les lycées, on est déjà dans une forme de réduction et de simplification des pratiques de la révolte lycéenne. Il y a des gestes de sabotage (portes incendiées, grilles abattues, « e-blocus » contre les cours en distanciel) et de vengeance (contre la hiérarchie dans l'école et la police dehors), de guérilla urbaine (barricades) et de grève sauvage (débrayage à la récréation et blocus en décalés), et enfin quelque chose de l'ordre du jeu qui cherche à ridiculiser le pouvoir (slogans sur Macron et sa prof, déguisement de superheros contre uniformes de bourreaux). »
Extrait d'un article du @grcpaname disponible ici.
Avant ce surprenant mouvement, l'état de la lutte sociale en France n’était pourtant pas glorieux. Aux Gilets Jaunes et aux émeutes pour Nahel ont succédé le confinement puis le mouvement des retraites, avec ses grèves en saute-mouton noyautées par les syndicats, ses millions de personnes mobilisées plusieurs mois d’affilée pour rien. Et en septembre 2025, un an plus tôt, l’horreur de « Bloquons Tout » un appel populaire contre le Budget Bayrou, directement noyauté par les encadrants de la gauche. Un appel qui, au lieu de pousser à une révolte en écho direct à celle du Népal (où la Gen Z renversait son gouvernement), agonisera péniblement le 21 septembre sous les coups conjoints des syndicats et des gauchistes.
Et pourtant, dans ce marasme, des jeunes semblent persister à vouloir lutter pour leurs conditions d’existence. C’est qu’elles ne sont pas brillantes, ces conditions d’existence : bâtiments trop chauds en été, trop froids en hiver, des salles sans tables, des infirmeries sans soignants. Une vie sur TikTok pour oublier l’angoisse du présent. Et la promesse d’un avenir encore plus sale : guerre, crise, exploitation dans un salariat ubérisé, fliqués par des algorithmes, privés de tout accès à la nature. Sans le théoriser, tous savent au fond d’eux que l’école n’est pas leur salut, mais bien la broyeuse qui les prive de leurs rêves d’enfance pour mieux les faire rentrer dans le moule de l’humain standardisé, brisé par l’exploitation industrielle et l’aliénation technologique, l’humain qui n’est plus qu’un rouage. Gageons que ces jeunes ne se battent pas pour l’école, mais seulement pour améliorer leurs conditions de détention dans l’école. Au mouvement, maintenant, de leur donner suffisamment le goût de la liberté (par l’auto-organisation) pour qu’ils ne veuillent plus jamais y retourner, et surtout, pour qu'ils n'aient plus jamais l'obligation d'y retourner.

2) Se questionner sur notre objectif : de l'indignation à la révolution
Le premier piège est celui de l’indignation. S’indigner, pour ne pas se révolter. L’indigné n’est pas acteur de la résolution de ses problèmes, il en est simplement le témoin, celui qui demande à l’État de les résoudre pour lui. Il croit que l’État va les résoudre, ou pire, il fait semblant de critiquer l’État, tel ou tel gouvernement, pour mieux le valider en affirmant que tel ou tel autre gouvernement (toujours l’État donc) serait plus apte à résoudre les problèmes. Il occulte, par bêtise ou par intérêt de classe, le fait que l’État n’a jamais été que l’institution visant à conserver le statut-quo politique (superstructure du système) sur le liberticide développement technologique, son injuste répartition économique (infrastructure du système, le « capitalisme ») et les diverses classes sociales qui en bénéficient, bourgeois, technocrates mais aussi… encadrants (une analyse critique de cette « classe d’encadrement » - souvent trop peu citée dans la critique sociale mais au rôle pourtant déterminant dans l’étouffement des luttes - sera proposé en troisième partie de cet article).
Tous ces acteurs, bénéficiaires du système en place, seront alors les premiers à promouvoir l’indignation (quand ils ne sont pas ouvertement pro-système) : face à la colère sociale, certains bourgeois (riches, patrons, banquiers...) se découvriront philanthropes et prétendront redistribuer une partie de leurs profits volés aux travailleurs, certains technocrates (scientifiques, ingénieurs…) se découvriront humanistes et prétendront que l’invention du nucléaire était avant tout pour chauffer les quartiers populaires, certains encadrants (politiciens, bureaucrates, profs, culture...) enfin, se découvriront « insurgés » et prétendront « donner la parole aux minorités » pour en vérité mieux les soumettre à leur joug « inclusif » au sein du système.
Nous ne mangeons pas de ce pain là. Ce système est pourri jusqu’à l’os. Il annihile la liberté humaine comme la nature sauvage, et sape même aujourd’hui jusqu’à la possibilité humaine de vivre sur terre. Tout le monde le sait. Seuls ceux qui tirent des bénéfices de cette situation le dénient, s’accusant les uns les autres pour mieux noyer le poisson : les bourgeois disent que c’est la faute aux encadrants fainéants, les technocrates disent que c’est la faute aux bourgeois incompétents, les encadrants - du sommet de leur complète ignorance des nécessités techniques qui leur permettent de vivre comme des parasites dans l’indécente infrastructure occidentale - disent que s’ils « auto-géraient » le système tout irait mieux (merci mais personne ici n’a envie de revivre les dictatures industrialistes que furent l’URSS ou la Chine de Mao).
Non, au fond de nous, jeunes, travailleurs déqualifiés, paysans, peuples autochtones et défenseurs de la nature, nous savons tous ce qu’il nous faut : une révolution.
Pas supplier, pas attendre, pas changer de gouvernement, pas plus de tables dans le clapier en béton qui nous sert de classe. Juste tout arrêter. Tout arrêter, réfléchir et recommencer différemment. C’est ici la première solution, qui est aussi l’incontournable réponse au plus grand piège qui nous sera tendu : se poser vraiment la question de ce qu’on veut, individuellement et collectivement, de comment on veut vivre les prochaines années qui nous restent sur cette terre. À partir de là, définir un objectif clair pour ce qui nous anime dans la rue. Puis le défendre coûte que coûte face aux compromis que nos exploiteurs tenteront de nous faire accepter. Nous ne voulons rien de moins que la liberté, et celle-ci ne passera pas par des chaînes en or ou un État bienveillant, mais bien par la mise à l’arrêt pure et simple du système.
Mais cette liberté ne saurait être gagnée ni conservée sans une extension mondiale de la lutte. Nous devons donc partir du local, de nos conditions d’existence, de nos lycées et villes, pour développer un mouvement qui s’entendra à l’international. Nous avons pour ça deux facilités, que nos anciens n’avaient pas. D’une part, en recouvrant la planète entière, l’infrastructure industrielle a créé des conditions relativement similaires d’une mégalopole à l’autre. La défense des conditions d’existence des habitants urbains d’un pays peut donc facilement faire écho aux habitants urbains d’un autre pays. D’autre part, l’interconnexion mondiale des réseaux sociaux facilite aujourd’hui la diffusion internationale des mobilisations, des pratiques et des mots d’ordre. De ce point de vue, le mouvement parti de France a déjà commencé à s’internationaliser. Reste à le renforcer encore ici afin qu’il continue d’insuffler sa force à ceux qui ailleurs tentent de s’en inspirer.
Enfin, il convient ici de noter, qu’outre les agissements pro-actifs de certaines classes sociales pour pousser le mouvement vers une inoffensive posture d’indignation, l’infrastructure technologique qui compose notre quotidien pourrait aussi bien nous y enfermer. Nous (ATR) avons déjà lu les pertinentes critiques de la diffusion du numérique dans les luttes, rappelant que l’habitude de filmer transformait chacun en petit policier au service du système (car chaque film peut ensuite être retourné contre la personne filmée pour l'incriminer). Mais nous souhaitons ici pousser plus loin encore la critique du numérique, au-delà de sa seule dimension policière, et questionner ses conséquences sociales en général... Qui ici ne s'est jamais perdu à scroller dans les images d’émeutes ou de violences policières ? Qui ici ne s’est jamais oublié dans la multitude d'analyses et de points de vue fleurissant chaque jour sur les réseaux ? Qui ici n’a jamais été saturé d’informations et de rdv, au point de ne plus réussir à penser ni même se déplacer ? Le monde numérique existe comme un parasite de la société réelle. Il en est le miroir déformant, spectaculaire, où tout est plus beau ou/et plus choquant. Mais ce miroir ponctionne l’énergie qui le fait fonctionner directement dans la vie réelle, comme une tique. Plus on passe de temps à regarder des vidéos de sport, moins on est sportif. Plus on passe de temps à regarder des vidéos de séduction, moins on a de véritables amis. Plus on a de likes, plus on est profondément seul.
La même logique s’applique au mouvement social : plus son reflet se développe en ligne, plus celui-ci prend le risque de n’être plus qu’une coquille exsangue dans la vie réelle. Tout le monde tweete, plus personne ne parle. Tout le monde scrolle, plus personne ne débat. Tout le monde filme, plus personne n’agit. Le numérique nous met dans une position de spectateurs « indignés » au moment précis où nous devrions le plus être acteurs de la révolte : trop d'infos ? Impossible de réfléchir et d’arrêter une proposition stratégique. Trop de buzz ? Impossible de décrocher du téléphone pour sortir dans la rue. Évidemment, les politiciens, influenceurs gauchistes et autres encadrants sont proactifs dans ce phénomène : leur quête de popularité et de votes les pousse à vampiriser l’énergie sociale réelle pour la convertir en notoriété numérique à leur profit. Mais ils ne sont pas les seuls responsables : pris dans le monde connecté, chacun de nous peut faiblir et céder à l’envie de « filmer un moment incroyable » ou de « se renseigner » dans le flux intarissable des algorithmes. L’individu isolé ne peut pas grand chose face au parasitisme de son propre reflet numérique. C’est ici que nous citerons pour la première fois la « bande », meilleur antidote (par le collectif humain réel) à l’hypnose numérique. C’est en s’organisant à taille humaine, avec des personnes auprès de qui la lutte nous pousse à partager notre intimité par un jeu de dépendances mutuelles, que la force d’affronter le numérique pourra permettre d’y naviguer comme un espace d’organisation, sans y sombrer comme une fin en soi. Pour sortir de l’indignation, outre la méfiance contre les encadrants qui en tirent profit, il s’agit donc de conscientiser le danger de notre rapport au numérique, et de mener constamment un travail d’auto-analyse collective pour déterminer comment utiliser celui-ci au mieux, au bénéfice de la lutte réelle et révolutionnaire, afin d'éviter qu'à l'inverse celui-ci ne vampirise la lutte réelle pour la transformer en indignation virtuelle.
3) Améliorer notre stratégie : de l'encadrement à l'engorgement
« Nous ne sommes pas ici en train de brûler des poubelles [...] On a prévenu la police tout à l'heure on leur a dit qu'ils pouvaient compter sur nous pour éviter toute forme de violence. Nous sommes pacifistes et nous espérons que tout le monde fera de même.[...] Les gens qui brûlent et qui cassent ne représentent en aucun cas le mouvement. […] Il faut que tous les partis politiques s'unissent pour les jeunes, parce qu’ils sont patriotes, et donc par conséquent, ils sont pour un avenir stable de ce pays, alors ils se doivent de changer la situation que nous vivons au quotidien. »
Elwan, lycéen devenu une star de la gauche après une interview médiatisée en octobre 2026.
Un conflit est en cours, souterrain, dans le mouvement parti des lycées et grandissant vers le 17 octobre. La lutte entre des classes sociales aux intérêts antagonistes. D’un côté les travailleurs précaires et leurs enfants, ne cherchant pas la parole médiatique mais agissant directement contre le système dans la rue, et de l’autre coté, les travailleurs de l’encadrement, en quête d'une revalorisation économique et politique de leur rôle social (notamment via la perspective électorale de LFI).
Nous devons pro-activement prendre parti aux cotés des révoltés pour repousser les encadrants et permettre une agrégation populaire plus massive derrière un mouvement social libéré des relents gauchistes. Ce fut le cas avec le succès des Gilets Jaunes « apolitiques » : à nous de s’assurer que le mouvement du 17 octobre connaisse le même refus de la politique politicienne pour plutôt renouer avec la quête d’autonomie populaire directement vécue par le mouvement.
Pour ça, il convient d’abord de comprendre qui sont les classes d’encadrement, et ce qu’elles tenteront de faire (et tentent déjà actuellement) de ce jeune mouvement.
« Pour comprendre la situation actuelle, il nous faut faire un saut dans le passé, et analyser les conditions d’émergence et de développement de ces classes moyennes d’encadrement, durant les années 1980. En analysant leur contexte historique d’apparition, nous pourrons mieux comprendre leur rôle et leur subjectivité politique. Quand les socialistes arrivent au pouvoir en 1981, le modèle productif keynésien-fordiste est en crise. Celui-ci était fondé sur la centralité de la classe ouvrière dans le processus de production, et l’imposition progressive de l’organisation dite scientifique du travail dans l’usine. A partir de la fin des années 1970, les signes d’essoufflement de ce modèle se multiplient, et les premières fermetures d’usine imposent aux élites politiques de trouver une sortie de crise en forgeant un nouveau modèle productif. Celles-ci misent alors progressivement sur le développement d’une industrie high-tech, produisant des biens à haute valeur ajoutée, et nécessitant une force de travail très qualifiée.
Logiquement,comme l’ordre usiniste se délite, la gestion et la requalification de la classe ouvrière prennent alors une importance cruciale. Ainsi, les budgets alloués à l’éducation, au travail social, à l’intégration, ou à la médiation culturelle, connaissent une forte hausse, ce qui conduit à l’émergence progressive d’une nouvelle classe d’encadrement située en dehors de la sphère productive (contrairement donc aux classes d’encadrement classiques : ingénieurs, contremaîtres, managers, etc..) : les éducateurs spécialisés, les professeurs, les médiateurs culturels, les travailleurs sociaux, le monde associatif, deviennent un pilier du nouvel ordre social en gestation. En effet, ceux-ci savent se rendre indispensables dans les années 1980 pour deux raisons. D’une part, ils permettent de gérer les effets sociaux de la désindustrialisation, du chômage de masse, et de la déliquescence du monde ouvrier. De plus, ils sont le pilier d’un projet politique et social qui vise à substituer à la vieille classe ouvrière d’usine une autre, nouvelle, mieux formée, mieux payée, et plus docile, car socialisée par ces nouveaux professionnels de l’encadrement. Ce projet constitue par ailleurs la promesse d’un nouveau compromis social : en échange de leur liquidation politique, les ouvrier.ères se voient offrir de nouvelles perspectives de promotion sociale par l’éducation.
Mais dans les faits, ces professionnels de l’encadrement se voient vite confier la basse besogne d’orienter la force de travail juvénile vers des boulots dans les nouveaux métiers de service, non qualifiés, et payés au SMIC. Leur position d’intermédiation entre le capital et la force de travail est la base de leur activité politique : ils cherchent à se rendre indispensables en posant l’État social (c’est-à-dire, en fait, eux-mêmes) comme bouclier contre la violence du marché, et comme vecteur d’intégration. Comme nous allons le voir, cette activité politique se fera de plus en plus insistante à mesure que la restructuration des rapports de classe les rend de plus en plus superflus.
Puissantes numériquement et politiquement dans les années 1980-1990, les classes d’encadrement vont connaître un déclin significatif à partir des années 2000. Leur essor, on l’a vu, s’explique par le double besoin de gérer la sortie du modèle keynésien-fordiste et de bâtir un nouvel ordre social fondé sur l’éducation. Mais, au tournant des années 2000, ce projet se heurte à la réalité des rapports de classe. Les capitalistes ont en effet davantage besoin de travailleurs non-qualifiés dans le secteur des services, et moins d’ouvrier.ères qualifié.es dans l’industrie : les discours sur l’importance de l’école, la nécessaire réindustrialisation ou les promesses du numérique souffrent d’un décalage croissant avec la réalité. Dans ce contexte, la gestion de la force de travail passe de moins en moins par l’accompagnement, et davantage par la contrainte et le contrôle. Les élites politiques, contraintes parle nouvel ordre productif qui s’impose à elles, initient, à partir de la fin des années 2000, un mouvement de restructuration dans les secteurs de l’encadrement social, qui passe par une restriction des budgets et l’imposition de nouvelles méthodes de travail. La perte de centralité des classes d’encadrement dans la gestion des rapports sociaux entraîne leur liquidation progressive de la part de l’État. Ainsi, pour celles-ci, et en particulier pour ce qui constitue leur cœur originel, à savoir l’enseignement public et la médiation culturelle, on observe une attrition des effectifs, une réduction des moyens financiers et un éloignement progressif du centre du pouvoir politique.
Cela se traduit,aussi bien au niveau national qu’au niveau local, par l’affaiblissement du pouvoir de négociation des classes d’encadrement avec les gouvernants : les syndicats enseignants sont méprisés, les collectivités locales réduisent les subventions du monde associatif année après année et les mobilisations du monde de la culture sont allègrement ignorées. Plus largement, les positions politiques qu’artistes, enseignants ou associatifs avaient réussi à obtenir dans les années 1980 s’étiolent et disparaissent peu à peu. Les classes moyennes d’encadrement dénoncent donc le manque de moyens financiers qu’on leur accorde mais éprouvent surtout une indifférence manifeste du pouvoir politique à leur égard. C’est dans ce contexte qu’émergent les mobilisations citoyennistes centrées sur le besoin de démocratie,comme le fut par exemple Nuit Debout en 2016 ou la réaction épidermique lors de l’utilisation du 49.3 pour faire passer la réforme des retraites en 2023. Le développement d’un projet de régénération démocratique, porté par cette couche sociale, est un outil pour leur permettre de reconquérir une centralité politique perdue. La dénonciation des dysfonctionnements de la Vème République ou de la sévérité administrative accrue vis-à-vis des associations peut ainsi être analysée comme une réponse à leur marginalisation économique et politique, elles qui avaient réussi à acquérir une place centrale dans l’ordre productif issu des années 1980. [...]
Ainsi ce qui s’est passé autour du 10 septembre 2025 (#BloquonsTout) dans les assemblées et dans la rue n’est que l’expression d’une lutte de classes : celle des classes d’encadrement pour la reconquête d’une hégémonie politique. Cette lutte se fait aussi nécessairement contre d’autres segments de classes qui n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes aspirations.
A l'inverse, bien loin de se limiter à la simple défense de l’État social, les luttes de classe menées par les travailleurs des secteurs déqualifiés impliquent des enjeux plus larges, que nous ne pouvons que présenter dans cette conclusion. Disons donc rapidement que l’émergence d’une nouvelle force de travail non qualifiée,située dans le secteur des services, si elle a permis de faire baisser le prix global de la force de travail, a créé pour le capital au moins autant de contradictions qu’elle n’en a résolues. En ce qui concerne les classes d’encadrement, on l’adit, le processus est univoque : leur déclin manifeste est amené à se poursuivre. En ce qui concerne les travailleurs peu qualifiés, le processus est plus complexe. Le capital cherche à la fois à déqualifier le travail, en créant une masse de travailleurs interchangeables, cantonnés à la réalisation de tâches répétitives dans les métiers de services, pour faire baisser le prix global de la force de travail. D’un autre côté, il doit s’assurer de la disponibilité de cette force de travail qui refuse sa condition. C’est cette contradiction qui s’applique spécifiquement aux travailleurs déqualifiés, et pas simplement à l’intérieur de l’entreprise : elle touche aussi l’école, le quartier, la famille. Or, ces espaces de confrontation génèrent eux-mêmes des frictions qui exigent à leur tour l’intervention régulatrice de l’État. Ainsi va la lutte des classes, elle n’a pas besoin de s’annoncer comme telle pour agir souterrainement sur les équilibres sociaux. C’est dans le cadre de ce développement que des luttes de classes ouvertes et significatives émergent.Ainsi, les Gilets Jaunes et les émeutes suite à la mort de Nahel scandent le développement de nouveaux antagonismes portés par les segments déqualifiés de la force de travail.
Dès lors, il faut prendre acte de l’incompatibilité entre les luttes des classes d’encadrement et celles des travailleurs déqualifiés.Cette incompatibilité implique selon nous de faire un choix. Ou bien continuer à penser qu’on peut ménager la chèvre et le chou en rêvant à une hypothétique convergence interclassiste, ou bien prendre acte de l’antagonisme fondamental entre deux lignes de développement de la lutte de classe. »
Extrait d'une analyse du média « Sans Trève » que nous avons reproduit ici.
Une fois compris ce qu’est la classe d’encadrement, et ce qu’elle tente de promouvoir au sein de ce mouvement (actuellement interclassiste) parti des lycéens, il s’agira pour nous de développer et tâcher d’y diffuser/renforcer une méfiance généralisée à l’égard des représentants de celle-ci et de leurs tentatives de prise de pouvoir (dissimulées sous leurs habituels prétextes gauchistes : assemblées « horizontales », prises de parole « inclusives », luttes « bienveillantes »...).
Rallier un maximum de jeunes et moins jeunes à l’objectif révolutionnaire plutôt qu’à la pratique de l’indignation sera un bon début, écarter les encadrants de toute position de pouvoir ou de médiatisation une suite adéquate, mais restera enfin à proposer au mouvement une alternative stratégique crédible, pour que la révolution ne soit pas qu’une simple incantation. Pour ce faire, contre l’idéal d’encadrement et d’indignation, nous pourrons proposer la perspective de l’engorgement (entendre par là : l’engorgement des flux, visant à provoquer un échec en cascade de l’infrastructure industrielle).
« Les mouvements sociaux poursuivent habituellement une stratégie de guerre d’usure. Qu’est-ce qu’une guerre d’usure ? C’est une lutte lente et prolongée, qui vise à affaiblir l’ennemi jusqu’à ce qu’il s’effondre lui-même. Dans notre contexte, cela se traduit par une réaction défensive aux attaques du capitalisme industriel: nous nous opposons à un projet destructeur à la fois. Cette stratégie échoue. Nos victoires occasionnelles contre telle ou telle réforme n’affaiblissent pas réellement les institutions qui développent l’exploitation industrielle ; au mieux, nous ne faisons que ralentir la vitesse à laquelle elle se renforce.[…] Laguerre d’usure est une stratégie absurde dans notre position :nous devons changer d’objectif pour gagner en efficacité stratégique. […]
La guerre du système contre la planète, contre la majorité des êtres humains et contre les générations futures, repose sur l’infrastructure techno-industrielle (et donc l’énergie qui l'alimente). Pour aller au-delà d’une stratégie d’usure, nous devons penser en matière de systèmes, de flux, de nœuds et surtout de goulots d’étranglement. Nous devons comprendre comment le pétrole, le charbon et le gaz sont extraits, transportés, transformés, distribués et bruûlés. Nous devons comprendre à quel endroit le système est faible et à quels endroits nous pouvons intervenir pour un impact maximum.
Concrètement, nous n’avons pas besoin de démanteler toutes les usines, de détruire tous les bulldozers, de démolir toutes les routes. Nous devons juste paralyser ce qui leur permet de fonctionner : leur infrastructure. Les systèmes industriels supportent la perte d’une ou deux composantes sans subir de dégâts supplémentaires et résolvent rapidement les problèmes engendrés. Mais ces systèmes sont conçus pour l’efficience (produire beaucoup et vite), non pas la résilience (résister aux chocs). Lorsqu’un nombre suffisant de pièces critiques font défaut simultanément, les défaillances se répercutent dans le système,comme une série de dominos, et entraînent l’arrêt de plus en plus d’éléments. Les impacts augmentent de façon exponentielle, les perturbations les plus longues persistent. Dans les bonnes circonstances, un échec en cascade peut mener tout le système au point mort. »
Extrait d'un article du média « Vert Resistance » que nous avons reproduit ici.
Ainsi, la quête d’un engorgement des flux du système pourrait être une stratégie autrement prometteuse que celle, actuelle, d’un encadrement par la gauche du mouvement social en attente des élections. Il s’agirait alors pour tous les révoltés de comprendre que les actions symboliques ne peuvent pas etre une fin en soi. Que si être très nombreux dans un lieu symboliquement important peut servir à mobiliser au début, on y perd très vite l'effet de surprise. Que le pouvoir peut donc ensuite facilement nous y réprimer. Que les leçons de base des conflits asymétriques consistent à conserver l’initiative pour son camp et ainsi à ne pas s’entériner dans des routines prévisibles.
Mais aussi de comprendre que si le système est très puissant, c'est parce qu'il doit pour cela produire énormément, en flux tendu, et qu'il est donc bien moins résilient qu'il n'est puissant[4]. Que c'est donc la-dessus qu'il faut appuyer pour une stratégie cherchant à se donner les moyens d’un mouvement révolutionnaire.
4) Conclusions tactiques : du symbolique au matériel
Mais alors, si notre objectif politique passe de l’indignation étatiste à la révolution, et que notre stratégie pour l’atteindre refuse l’encadrement pour y préférer l’auto-organisation en vue de l’engorgement des flux du système, quelles tactiques peuvent permettre concrètement cet engorgement ?
Il s’agira donc ici de chercher des modes d'actions qui visent (indirectement) à éprouver la résilience du système plutôt qu'à directement confronter sa puissance. Notre stratégie asymétrique pourrait alors consister à chercher l'engorgement des flux les plus fragiles du système (voir la matrice CARVER ci-dessous comme outil pour détecter ces flux) par des actions légales (ou du répertoire d’action syndical) mais multiples et surprenantes... Que se passerait-il le 17 si partout à travers la France des petites bandes auto-organisées se donnait chacune pour mission de perturber un flux toute la journée ? Quinze piétons qui traversent en boucle au même feu ? Quinze voitures qui roulent à 2 à l'heure là-bas ? Quinze lycéens qui donnent des tracts aux ronds points de chaque entrée du périph', ce qui cause l'engorgement des voitures ? Le tout en portant des Gilets Jaunes comme signe distinctif entre elles, mais aussi aux yeux de la population ! Et cela sans confrontation ni recherche d’illégalisme : vous vous faites chasser d'un endroit ? Partez sans résister et recommencez ailleurs ! Mais continuez toute la journée sans arrêter, jusqu’à ce que le système soit trop engorgé pour pouvoir venir vous déloger du rond point où vous passerez la soirée en assemblées pour construire la suite.
⚠ ATR étant un mouvement légal, nous n’exposons ici que des pistes légales ou du répertoire d’actions syndical. Notons que ces principes d’organisation stratégique et tactique sont cependant valables pour tout type de conflits asymétriques, et que dans des situations différentes du passé (comme l’occupation nazie en 39-45), des résistants ont pu les décliner avec succès dans d’autres répertoires d’action. Cela pour appuyer le sérieux historique de ces principes, nous déconseillons vivement à nos lecteurs d’agir hors du cadre légal.
Les boulevard parisiens sont faits pour permettre à la police et aux cameras de contrôler les foules. En 2019, c'est en convergent tous les samedi à Paris que les Gilets Jaunes ont fini par se faire écraser. Évitons les grands rassemblements prévisibles de ce type, et souvenons nous plutôt des modes d'actions qui avaient fait le succès des Gilets Jaunes à leurs débuts. Nous croyons trop souvent que la foule est notre force mais elle nous rend au contraire passifs et contrôlables. Le 17, mettez un gilet jaune et emmenez vos amis pour faire une petite perturbation tranquille d'un flux en tractant. Si nous sommes nombreux à le faire, si nous sommes nombreux à rejoindre partout en France ceux qui le font, et que le soir tous ces nouveaux groupes font des assemblées locales pour discuter de la suite, alors nous aurons posé le premier jalon d'un mouvement qui menace vraiment le système, car à la fois insaisissable, et à la fois ciblant réellement sa fragilité matérielle. Pour la révolution.
Ci-dessous, deux outils tactiques indispensables pour le succès du 17 octobre :
1) La carte des actions proposées pour le 17 (on verra qu’il y a de nombreuses autres actions possibles que des manifestations en centre-ville, à chacun de nous d’être créatifs pour enrichir cette carte les prochains jours) : https://17octobregiletjaune.net/carte
2) La matrice CARVER, aide à la détermination collective des cibles les plus intéressantes pour des bandes révoltées (extrait de ce même article de Vert Resistance - à utiliser dans le répertoire d'action légal pour ATR) :
« Contrairement à la situation actuelle, où les militants sélectionnent les lieux de rassemblements selon des considérations symboliques, la stratégie d’échec en cascade [engorgement] nécessite un choix précis des cibles. Justement (!), la matrice CARVER, un outil développé il y a plusieurs décennies par des gens qui s'y connaissent en matière de stratégie, permet une meilleure sélection des cibles :
- Criticité : Quelle est l’importance de l’élément pour le système ?
- Accessibilité : Est-il facile d’atteindre l’élément
- Récupérabilité : À quel point le système peut-il reprendre rapidement et facilement ses fonctionnalités après avoir endommagé l’élément ?
- Vulnérabilité : Est-il facile d’endommager l’élément avec les tactiques et outils disponibles ?
- Effet : Quels sont les effets secondaires indésirables pouvant être entraînés ?
- Reconnaissabilité : Est-il facile d’identifier la cible dans des conditions défavorables, telles qu’une nuit sombre et pluvieuse ?
La plupart des contestataires, légaux comme illégaux, ont jusqu’à présent choisi des cibles accessibles et vulnérables. Mais elles ne sont ni critiques ni difficiles à remplacer. Des militant.es, soucieux d’être efficaces, devraient penser selon les critères de la matrice CARVER dans le but de déclencher un échec en cascade. Ainsi ils comprendraient qu’il est préférable de bloquer le réseau énergétique que de manifester en centre-ville. Ils comprendraient que certains points faibles ne sont pas nécessairement où on le croit. Enfin, ils comprendraient qu’il est possible de changer le cours de l’histoire. »
5) Repenser notre organisation pratique : la bande plutôt que la foule
« Les bandes de lycéens issus de quartiers populaires constituent la véritable force à l’œuvre dans et contre le mouvement de jeunesse en cours. Dans un sens, cette force s'inscrit moins dans le mouvement lycéen que dans la continuité de la révolte pour Nahel. Elle n'a pas de revendications, ni de représentants, elle ne se retrouve pas dans les codes de la gauche et réfute la politesse bourgeoise. Elle veut sa vengeance. [...] C'est dans la mesure où nous retrouvons nos réflexes de bande, que nos gestes seront accueillis et auront un effet, tant sur le plan offensif que tactique (distribution de masques, serum phy, tracts antirep, noms d'avocats, nourriture, dispositifs son et lumière). En agissant ainsi, nous espérons faire perdurer le temps arraché pour la rencontre, la discussion et la conspiration. »
Extrait d'un article du @grcpaname disponible ici.
La foule moderne, à l'ère de l'hégémonie libérale et de l'atomisation industrielle, n'a plus grand chose de vivant. Il suffit d'observer à froid comment des centaines de joueurs de Pokémon go peuvent se mouvoir côte à côte sans être réellement ensemble, pour comprendre comment la combinaison de la psychologie individualiste, du smartphone et du nouvel environnement urbain technologique ne créent plus que des zombies, des foules incapables (sauf quelques rares exceptions) de s'enthousiasmer et/ou de résister.
Mais tout n'est pas perdu : dans les dernières mobilisations qui furent puissantes en France, les Gilets Jaunes et la révolte pour Nahel, d'autres formes d'organisation collective semblent avoir émergé comme alternatives plus prometteuses pour la lutte sociale. On pensera notamment ici à la bande. Qu'elle soit composée de Gilets Jaunes organisés par leur groupe Facebook venus conquérir un rond point ou faire irruption dans un centre commercial, ou qu'elle soit composée de jeunes des quartiers coordonnés par TikTok et Snapchat pour mener une offensive devant une mairie.
Penser aux Gilets jaunes, c'est penser aux émeutes devant l'Arc de triomphe. Mais pensez mieux, ne voyez vous rien d'autres ? Ne voyez vous pas des bandes, qui rentrent en trombe dans cette gare, sortent leur gilets chantent et disparaissent. Puis qui réapparaissent sur ce rond point ? Ne voyez-vous pas des bandes spontanées dans ces cortèges sauvages qui sillonnent les centre-villes ?
Et outre l’exemple pratique, la démonstration théorique aussi donne raison au modèle : avec mille manifestants dans votre ville, que préférez-vous : une foule de mille personnes dans le centre-ville, ou vingt bandes de cinquante personnes qui se déplacent spontanément et aléatoirement dans la ville, dont plusieurs aux abords des entrées du périph' ? Qu'est-ce qui vous semble le plus facile à réprimer pour le pouvoir ? Qu'est-ce qui vous semble le plus facile à contourner économiquement pour continuer le business as usual ?
Ici encore, la bande se démarque.
Cette bande qui n'attend pas des milliers de personne pour agir, mais dont les membres se sentent mus par une communauté d’intérêts et de solidarité leur permettant de s'engager en comptant seulement sur elle-même. Cette bande qui, s'organisant à taille humaine, cherche réellement à habiter le territoire qu'elle occupe, par un rond-point ou un blocage durable. Cette bande qui, coordonnée à d'autres, peut déchirer un centre-ville de cortèges multiples et imprévisibles. Cette bande enfin, forme ayant existé dans les jacqueries ou chez les brigands et pirates du passé, qui resurgit aujourd'hui face aux évolution du contexte politique et technologique : l'encadrement trop fort dans les espaces de lutte, l'infrastructure (maintenant « intelligente ») rendant impossible la subversion des grands rassemblements en dynamiques offensives, mais aussi, enfin, la diffusion massive des smartphones, qui malgré ses défauts et dangers (cités plus haut) permet aussi la coordination à grande échelle via les réseaux sociaux ou messageries chiffrées de bandes vers des objectifs communs sur un même territoire.
En bref, la bande revient, et nous gagnons tous à nous en ressaisir, parce que le conflit social devient toujours plus asymétrique, face à un État et des industriels dotés de moyens toujours plus démesurés pour nous contrôler et nous écraser, et alors qu'au sein même de nos mouvements l’intrusion de leurs technologies comme de leurs rhétoriques tend à écraser - avant même le passage à l'acte - toutes les velléités contestatrices. C'est donc ici que, des tactiques de guérilla, du souhait de pouvoir apparaître et disparaître facilement, de la nécessité de garder l'initiative, le modèle de la bande vient amener quelques réponses pratiques. La bande est assez solide pour se faire chasser et recommencer ailleurs rapidement, à l'inverse de la foule (plus puissante mais moins résiliente) qui restera sur une fixation jusqu'à être brisée puis dispersée définitivement, ayant perdu son sentiment de puissance. La bande est aussi plus solide dans la durée, cimentée par les liens humains entre ses membres, à l'inverse d'une foule dont la taille tend à détruire la solidarité personnelle, la remplaçant par des principes impersonnels et fragiles face à une répression trop forte.
Enfin, la bande est moins facile à encadrer pour les politiciens professionnels, son format empêchant naturellement les prises de parole flatteuse devant un auditoire massif uniquement pensé pour écouter et applaudir le discours populiste qu'on lui sert, agrémenté d'une galette saucisse CGT ou d'un jus de pommes zbeulinette goût composition avec EELV. Et d'ailleurs les encadrants le savent, ils l'ont peut être même conscientisé avant nous, au vu du temps qu'ils passent à critiquer cette forme, à la faire passer pour des « casseurs », des « extérieurs au mouvement », car pour eux seule la foule représente le troupeau qui ira aux urnes voter pour eux, seule la foule leur sert de panneau publicitaire ambulant pour se filmer devant. Ainsi donc, pour échapper à l'encadrement et à la répression, la bande semble un des modèles les plus porteurs des luttes des derniers années, et donc prometteur pour la lutte en cours.
D'autant que la centralité de la forme « bande » n'empêche pas la tenue de lieux ou d’assemblées locales rassemblant plusieurs bandes. Au contraire même, elle renforce cette dynamique. Sinon trop souvent les assemblées sont des lieux de spectacle gauchiste où personne n'a le courage de proposer une action réelle à part des prises de position symbolique. Qui ce souvient de ce « vote unanime de la motion de soutien aux postiers » pour au final le lendemain matin sur le piquet de grève être trois sur les trois-cents à avoir voté en chœur la veille ?
Plutôt que de réunir des étrangers dans une assemblée pour leur demander d'entreprendre quelque action avec des inconnus, rassembler des bandes (déjà constituées par l'action commune sur le terrain) dans des assemblées locales autour de leurs territoires d'action, et vous obtiendrez ici sûrement les meilleurs perspectives de mobilisation combative pour les conclusions de votre assemblée. Si ce n'est pas le peuple qui créé le soulèvement mais bien le soulèvement qui crée son peuple, alors il semble probable que la première étape de la création de ce peuple soit la constitution de bandes d'action durables et coordonnées sur leurs territoires respectifs.
6) Répression et adaptation : voir plus loin que le 17
Si nos efforts cumulés finissent par faire du 17 une vraie date de mobilisation révolutionnaire (de rapports de force matériels avec le système), gardons en tête que ça ne sera pas une fin mais seulement un pas de plus sur le périlleux chemin qui nous attend. Alors que nous devrons continuer à intensifier la lutte à l'échelle nationale et internationale, quelques nouveaux pièges pourraient se présenter à nous. L'histoire récente nous permet de les identifier, et la pratique de l'adaptation stratégique (de nos tactiques et modes d'organisation) de tâcher d'anticiper comment y résister.
D'abord, anticipons qu'il nous faudra compter sans les syndicats, ou du moins tâcher de pousser à s'en départir dans la lutte présente les membres de la base syndicale les plus combatifs. Pour cela, l'organisation d'actions directes par des bandes rassemblées en assemblées locales semble la pratique la plus rejoignable, tant par ses perspectives de succès concrets que par sa dynamique d'ouverture concrète aux soutiens locaux.
« Les syndicats ne supportent pas l'idée du 17 octobre, qui leur rappelle trop les Gilets Jaunes. Ils doivent feindre de rallier le mouvement pour mieux en prendre le contrôle, aussi bien par le monopole de la négociation que par la décision sur le calendrier. Si l'intersyndicale a appelé au 6 octobre avec les lycéens, c'est pour mieux désamorcer l'appel du 17 octobre, qu'elle espère réduire à une date intermédiaire avant sa mobilisation du 5 novembre. »
Extrait d'un article du @grcpaname dispo ici.
Un deuxième obstacle pourrait être la réutilisation par Macron (ou tout gouvernement qui lui succéderait, même de gauche), de la censure testée contre TikTok lors des émeutes en Kanaky. Sous prétexte de protéger la jeunesse, l'autoritarisme d'État l'avait alors privée matériellement et instantanément de son moyen principal de communication virtuel. Ici aussi, l'urgence de sortir du symbolisme et des rassemblement massifs résonne fortement : pour que la mobilisation vive et se renforce, la combinaison de bandes organisées dans la réalité physique entre des individus se connaissant les uns les autres (et pouvant se rejoindre dans des assemblées locales) semble une bonne protection contre la déconnexion imposée que pourrait tenter de déclencher un État aux abois.
« Le 15 mai 2024, alors que la Nouvelle-Calédonie était le théâtre d’une très forte contestation sociale dans un contexte de passage en force d’une réforme du collège électoral calédonien, le Premier ministre Gabriel Attal annonçait, en même temps que l’activation de l’état d’urgence, la censure de TikTok sur tout le territoire de Nouvelle-Calédonie. Comme La Ligue des droits de l’homme, ainsi que des habitant·es calédonien·nes, La Quadrature du Net avait attaqué en référé cette décision [cela sans résultat puisque le Conseil d'Etat en a finalement confirmé la validité.] »
Extrait d'un article de La Quadrature du net à lire ici.
Un dernier obstacle pourrait être, enfin, le retour du confinement, testé et approuvé en période de Covid. Les autorités peuvent juste tenter de ressortir le protocole de leurs placards si la jeunesse dérange trop. C'est du moins ce qui se passe actuellement dans la ville de Liège en Belgique, où face aux émeutes croissantes le bourgmestre a fait interdire tout rassemblement de plus de trois personnes jusqu'au 17 octobre. Pareillement, plus que l'indignation électoraliste ou le rassemblement en foule symbolique, l'auto-organisation locale en bandes et assemblées semble la plus à même de faire perdurer la lutte malgré une telle évolution autoritaire.
« Le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer (PS), a décidé d’interdire dès jeudi 6h, sauf exceptions, les rassemblements de plus de trois personnes sur le territoire de la commune, a-t-il annoncé mercredi. L’interdiction concerne la voie publique et les lieux publics jusqu’au 16 octobre à 23 h 59, sauf abrogation anticipée ou prolongation. Des exceptions sont prévues, notamment pour les membres d’un même ménage, les mineurs accompagnés d’un adulte responsable, les manifestations préalablement autorisées, les activités professionnelles et les déplacements directs vers les écoles, les commerces ou les établissements horeca.»
Extrait d'un article du média belge Le Soir à lire ici.
Face à ces divers enjeux et menaces, notre conclusion ne peut être que de mettre le paquet le 17, et de ne pas rentrer chez soi ce jour-là sans s'être au préalable donné un autre rendez-vous pour poursuivre le mouvement avec sa bande, son assemblée locale, ou même juste les voisins rencontrés en action. Et un rendez-vous proche dans le temps, idéalement le lendemain (18), sinon à minima en début de semaine suivante : trop de gens risquent gros pour que nous badinions avec ce mouvement. Pour que la population continue à le rejoindre, nous devons lui donner des gages de la montée en puissance probable de celui-ci, pas commencer à faire traîner et attendre la fin des vacances pour recommencer à bloquer sur le calendrier syndical.
« La révolution ne sera pas télévisée », qu'ils disaient. Alors il serait temps d'en prendre acte : les réseaux sont un outil pour nous rencontrer, sortons au plus vite de notre dépendance aux écrans, aux syndicats et aux partis, et commençons dès le 18 à nous organiser à taille humaine pour intensifier la lutte dans le monde réel, contre vents et marées.
QUE RETENIR DE CET ARTICLE ?
- se rappeler qu’on ne lutte pas pour des tables en plus, mais pour faire tomber un système inhumain
- viser la révolution, refuser l’indignation gauchiste
- confronter les encadrants, les empêcher de prendre le pouvoir
- être méfiant des réseaux sociaux ; individuellement et collectivement, s’entraider en bande pour penser l’action dans la rue plus que sa médiatisation virtuelle
- sortir de la stratégie de mobilisation massive/symbolique et chercher comment engorger (légalement) les flux fragiles du système
- éviter les manifs et privilégier les actions légales mais imprévisibles en petits groupes (par exemple distribution de tracts aux automobilistes rentrants dans les villes, etc.) Pour cela, utiliser la matrice CARVER et la carte des actions du 17 : https://17octobregiletjaune.net/carte
- ne plus compter sur les foules et s’organiser plutôt en bandes multiples
- toujours essayer d’avoir un coup d’avance sur le système, réfléchir à ce qu’il fera pour mater la révolte et à ce qu’on devra faire pour l’en empêcher




