Contrairement aux conclusions hâtives qu'on pourrait retirer de la saturation d'informations polluant les réseaux sociaux, la réussite du 24 octobre ne se jouera pas sur le nombre de manifestants dans les centres-villes, ni même sur les succès tactiques du mouvement dans ces espaces (souvenons-nous des Gilets Jaunes : tous les samedis des émeutes à Paris et malgré ça un mouvement écrasé)… Une analyse plus fine de la situation, de l’évolution possible du rapport de force et de la mobilisation au sein des différents segments de classes, permet de sortir de la seule urgence tactique pour comprendre que nos objectifs stratégiques devraient être ailleurs. Explications.
Tout va très vite depuis le 17 octobre : couvre-feu dans les grandes villes de France, Macron qui interdit tout rassemblement non déclaré par les syndicats, le ministre de l’intérieur qui veut bloquer les réseaux sociaux en manifestation, et enfin les militaires qui seront déployés samedi pour remplacer les policiers (et leur permettre ainsi une mobilisation plus massive encore dans la répression du mouvement social)… La situation se tend de plus en plus. Et l’urgence empêche de refléchir.
Dans le même temps, la machine politico-médiatique, s’est mise en marche, de la droite à la gauche, pour condamner les « casseurs-pilleurs », les réduisant à des êtres malfaisants, et occultant ainsi toute la dimension systémique de la situation qu'est la « casse » (où la précarité pousse des humains dépossédés de toute autonomie à voler de quoi manger dans un franprix), et donc toutes les raisons politiques qui peuvent animer ces individus choisissant de recourir à des tactiques illégales.
Ainsi, si le mouvement du 17 octobre a été un succès par son nombre et son intensité dans les centres urbains, s’il a su rester ingouvernable et échapper à son encadrement par les gauchistes, le bilan est tout de même loin d'être parfait. D’une part le mouvement n’a pas sur accélérer et se reconduire les jours suivants, et n’est aujourd’hui pas (encore?) doté d’une force de proposition stratégique (comme pouvaient l’être les ronds-points des Gilets Jaunes) lui permettant d’impulser son propre calendrier (le choix du samedi 24 n’étant que la reproduction de la coutume hebdomadaire des Gilets Jaunes) ou des cibles différentes des centres-villes (les appels en centre ville de ce samedi 24 n’étant eux aussi que la reconduction des appels du samedi précédent). D’autre part, l’instrumentalisation par les médias (et tous les politiciens du Parti Technologiste) des dégradations commises dans les grandes villes, permet à l’État une précieuse justification à l’accélération autoritaire en cours.
Après le 17, le pouvoir a ainsi dévoilé sa main : il va jouer le clivage entre les émeutiers des quartiers et les prolétaires blancs. Il voit (comme nous tous) qu'aujourd'hui c'est des quartiers que vient la force principale du mouvement, et il sait qu'il peut utiliser la peur pour se rallier à lui les travailleurs encore hésitants, en leur imposant (par injonction morale) la passivité, là ou la lutte requerrait leur mise en mouvement rapide aux cotés des jeunes.
Ce faisant, en agitant l’épouvantail des pillards, en concentrant les débats dessus, il passe dans notre dos à tous les instruments de son durcissement autoritaire, des instruments qui dans d'autres contextes aurait été refusés par la population en général : couvre feu, armée dans la rue pendant les manifestations, vidéosurveillance par IA, interdiction des réseaux sociaux... et peut être même bientôt Article 16 de la Constitution et pleins pouvoirs à Macron.
Ce scénario est donc le pire qui peut se produire. Malgré la combativité des jeunes, la propagande médiatique est assez ancrée pour les ostraciser du reste de la population. Souvenez-vous des révoltes contre l'assassinat de Nahel, malgré une lutte inédite, l'isolement social du mouvement qui avait conduit à son écrasement final.
Mais le mouvement du 17 a aujourd'hui une meilleure chance: il comporte de nombreuses autres franges sociales qui peuvent tenter de rallier à lui les parties encore absentes du peuple français. Samedi dernier, il y avait trop peu de Gilets Jaunes historiques dans les manifestations, mais ça n’est pas une fatalité. Pour compléter la force vive des quartiers, les autres lycéens et étudiants doivent remobiliser leurs établissements, les encadrants doivent ramener à nouveau leurs collègues dans la rue, et pousser dans les syndicats pour une grève massive (si possible avant le 5 novembre pour ne pas laisser les bureaucraties syndicales prendre le contrôle du calendrier de lutte). Les Gilets Jaunes déjà présents samedi dernier doivent eux aussi aller chercher leurs anciens compagnons dans les campagnes. Pas rejoindre les émeutes en centres urbains, mais bien ré-ouvrir les ronds points, recommencer à tracter dans les petites villes et à créer du lien avec les gens ordinaires qui se feront avoir sinon par la propagande médiatique.
Il ne s'agira pas ici de débattre des « casseurs », par trop diabolisés par les médias, mais bien de partir de l’intérêt matériel des gens : qu’est-ce qui leur fait peur ? Pensent-ils vraiment que les casseurs leur nuisent plus que l’autoritarisme que Macron installe ? Se souviennent-ils du confinement autoritaire et de son pass vaccinal contraignant ? Rappeler enfin, que si le peuple français ne se dresse pas maintenant comme un seul homme, alors que Macron impose un couvre feu et l’armée dans les rues, nous risquons un glissement sans retour.
Et proposer ensuite des débouchés tactiques permettant de rejoindre facilement le 24 et après: pas les émeutes des centres-villes, mais juste se rejoindre en petits groupes sur tous les ronds-points de France, faire des barbecues conviviaux et déployer des banderoles contre l'autoritarisme de Macron. Et alors, qui sait, si la police est elle concentrée dans les centres-villes, peut être que certains ronds-points lanceront même des blocages de routes (ou autres flux), ce qui augmenterait le rapport de force économique du mouvement et obligerait à diminuer la répression sur les manifestants des villes par redéploiement des forces de l'ordre.
Pour se donner une chance de gagner, il est plus que jamais vital de refuser le récit que gauche et droite tendent à créer de l'affrontement symbolique entre « France aux Français » et « Nouvelle France » dans les centres villes. Pour la révolution, nous devons penser: le peuple, des villes mais aussi des campagnes, contre le système.
L'Histoire s’écrit vite, et sans réaction adéquate de notre part, elle semble bien trop prévisible. Alors, samedi, ne retournez pas en centre ville, mais tentez de créer des points qui permettront de rallier les absents du samedi précédent. Parce que l'autoritarisme macroniste nous donne l'occasion de fédérer plus largement encore, et d’élargir le rapport de force à la dimension logistique du pouvoir.
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Pour aller plus loin, une analyse complète du mouvement parti des lycées jusqu’au 17, et des pistes stratégiques ainsi que des pièges à y éviter : https://www.antitechrevolution.org/blog/lycees-17octobre-pistes-strategiques




