D’ici mai, les technocrates de l’Union Européenne voteront pour déréglementer les nouveaux OGM en Europe. Ce projet prévoit d’autoriser les OGM issus des nouvelles techniques génomiques (dont font partie les ciseaux génétiques CRISPR) au nom de la souveraineté, de la lutte contre la faim et du changement climatique.
La différence entre vieux et nouveaux OGM est purement technique. En réalité, c’est toujours exactement la même chose : des êtres vivants triturés dans des laboratoires. Un bond en avant dans la privatisation de la nature et la dépendance à l’industrie. Mais quelle résistance ose encore s’opposer au progrès scientifique ?
Serait-ce celle portée par Camille Etienne, figure du mouvement climat ? La star de l’écologie surgit dans le fil d'actualité à quelques jours du vote du Conseil et à quelques semaines du vote du Parlement. Dans son documentaire de huit minutes, les trente dernières années de résistance anti-OGM passent à la trappe. Exit les paysans radicaux qui, dès les années 1990, dénonçaient la trajectoire totalitaire de la société industrielle. Alors que des militants alertent sur le sujet depuis plus de 10 ans, et qu’il y a 30 ans déjà le mouvement se divisaient sur le rejet pur et simple des OGM ou leurs réglementations, Camille Étienne appelle aujourd’hui les citoyens à interpeler les médias et les élus en commentaires. Moins que des « consomm’acteurs », vous voilà réduits au rôle de cyber-citoyennistes[1].
Certes, l’adversaire est habile : les chantres du progrès technique louent ces « NTG » plus précises, plus sûres, qui permettront de créer des plantes et même des animaux d’élevage plus résistants à la chaleur, aux sècheresses et aux maladies, ou encore de réduire l’utilisation des pesticides. Derrière toutes ces raisons louables, les nouveaux OGM permettent surtout aux multinationales qui possèdent déjà plus de 60 % du marché mondial des semences de mieux contrôler ce qu’on mange et par là même notre survie. Ils se présentent comme les sauveurs de l’humanité parce que leurs chimères poussent sans l’eau qu’ils ont polluée et dans le désert qu’ils ont créé.
Il y a 25 ans pourtant, des dizaines de milliers de personnes s’opposaient aux OGM, à l’agro-industrie et ses chimères. Manifestations, grèves de la faim, actions symboliques, fauchages en plein champ. Parce qu’ils combattaient les lubies techno-scientifiques les plus délirantes, syndicalistes paysans, écologistes et citoyens étaient déjà qualifiés en bloc de réactionnaires, d’obscurantistes anti-science. Parmi eux, un flanc radical, incarné par le secrétaire général de la Confédération paysanne René Riesel, entendait utiliser la lutte anti-OGM comme tremplin pour attaquer la société industrielle dans son ensemble.
Il y a 25 ans, ces radicaux alertaient déjà contre l’impasse citoyenniste, qui appelait les institutions étatiques à l’évaluation des risques, la traçabilité, l’étiquetage et la surveillance des OGM, et les acheteurs à la consomm’action. Plus que les OGM, les radicaux critiquaient la recherche techno-scientifique et les biotechnologies. Aujourd'hui, leur position n'en est que plus pertinente : le mouvement anti-OGM, débarrassé de son flanc radical, a célébré comme une victoire les réglementations et moratoires contre les OGM au début des années 2000. Et pendant ce temps, les scientifiques préparaient les NTG pour le doubler sur des considérations techniques. Aujourd’hui, on observe le même piège se profiler, incarner par le citoyennisme inoffensif de Camille Etienne.
Tout ce contre quoi les militants anti-OGM radicaux avaient mis en garde se produit. Aujourd’hui, le mouvement anti-OGM appelle majoritairement les élus à bien réguler et les consommateurs à bien choisir ce qu’ils achètent. Aujourd’hui, la critique anti-industrielle est disqualifiée par des militants qui reprennent quasi mot pour mot les arguments des pro-OGM. Aujourd’hui, même le flan radical du mouvement incarné par Camille Etienne, les Soulèvements de la Terre, affirment qu’il n’y a « rien de sacré dans un brin d’ADN ». Sous prétexte que les paysans ont toujours sélectionné et modifié les plantes, ils mettent sur le même plan semences paysannes et biotechnologies. Les lobbyistes de l’agro-industrie ne disent pas dit mieux.
L’opposition est noyautée par des professeurs, chercheurs et ingénieurs qui encadrent nos luttes et brouillent notre rapport aux nouvelles technologies. Pourtant, les OGM ne sont pas neutres. Ils ne sortent pas de nulle part, mais bien des laboratoires ultra-sophistiqués de l’élite techno-scientifique. Ils sont le signe d’un mépris profond du vivant, des particularismes locaux et du travail millénaire des paysans. Ils héritent du regard froid des blouses blanches qui réduisent la vie à des 0 et des 1. Ils portent en eux un eugénisme qui se concrétise déjà : les êtres vivants étant considérés comme inadaptés au nouvel état du monde, ils doivent être modifiés, améliorés, corrigés supprimés.
Et quand la terre sera inhabitable et que notre survie en dépendra, les progressistes de tout bord diront que l’édition génomique ne peut pas être radicalement remise en cause. À ceux-là, nous répondons que dans l’histoire, toutes les résistances populaires ont préféré prendre des risques plutôt que vivre sous la coupe d’un pouvoir despotique. Que la liberté a un prix.
Une critique radicale des biotechnologies doit être imposée dans la société. Non pas pour demander leur étiquetage ou des réglementations, mais bien parce qu’elles sont une insulte à la vie elle-même, un doigt d’honneur à l’autonomie populaire.
Aujourd’hui, alors que la paysannerie est déjà à l’agonie et que les industriels veulent porter le coup fatal, il est plus que jamais temps de faire entendre une voix anti-tech radicale. Ne nous réduisons pas nous-mêmes à de simples « consomm’acteurs ». acteurs de l’histoire. Renversons le système industriel et ses chimères !




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