Le mois dernier, Macron annonçait, sur le site d’une mine de lithium controversée dans l’Allier1 , sa volonté d’ériger 150 « cathédrales industrielles » à la gloire de la puissance technique française. Voilà donc la puissance technique érigée au rang de religion. Au programme : des data centers, un réacteur nucléaire, une gigafactory de panneaux solaires, des mines, des sites de production de charbon, d’acier, de bio-carburants, d’obus, de drones et de robots…. qui bénéficieront de procédures accélérées et de la « méthode Notre-Dame de Paris » au nom de leur caractère « stratégique ».2
Pendant que Macron envisage d’accélérer la destruction de nos écosystèmes et de notre santé, nous vivons en juin 2026 une canicule exceptionnelle avec des records de température battus. La souveraineté est brandie par Emmanuel Macron comme étendard pour justifier cette folie. Maîtriser la capacité de production à l’échelle nationale afin de réduire sa dépendance extérieure devient l’enjeu principal pour deux raisons : sécuriser ses approvisionnements critiques (défense, santé, énergie, numérique) dans un contexte de tensions géopolitiques grandissantes, et s’assurer une place dans la compétition mondiale du marché face à des grandes puissances comme la Chine, les États-Unis ou à la Russie.
I. Le fantasme de la souveraineté industrielle
La transition énergétique est sûrement l’un des plus gros mythe de notre décennie, suivi de près de celui de la souveraineté3. « Souveraineté industrielle » sonne comme un oxymore puisque l’industrie s’est imposée comme une force qui a colonisé le monde entier pour exploiter toutes les ressources possibles. La technologie ne pousse pas dans les arbres et encore moins sur le sol français.
Chaque État-nation se spécialise - ou se fait coloniser - en fonction des ressources présentes en abondance sur son territoire, qu’il s’agisse de matières premières, de main d’œuvre, d’ingénieurs ou de scientifiques. Il y a des États-nations qui conçoivent les machines, d’autres qui les fabriquent, d’autres encore où sont extraits les matières premières. Le « Sud global » est composé majoritairement d’États extractivistes et fabricants. Le Nord global est composé majoritairement d’États concepteurs et consommateurs. Alors, si la France possède des « ressources » qui conçoivent et une population qui consomme, la quasi totalité de minerais et des métaux raffinés qu’elle utilise est importée. Tous ces projets dont se vante la technocratie industrialiste française nécessitent des minerais qui ne sont pas présents dans le sol français mais bien concentrés dans des pays précis.
Rien que pour un serveur dans n’importe quelle armoire de n’importe quel data center dans n’importe quel « campus IA », sa fabrication nécessite de traverser plusieurs dizaines de sites industriels dans plus de 10 pays avant d’être installé dans un centre de données. Premièrement, il faut du cuivre, extrait au Chili, le silicium, transformé en puce à Taïwan, la carte Mémoire, fabriquée en Corée du Sud, la Carte mère, assemblée en Chine ou au Vietnam, et le serveur final, assemblé au Mexique ou aux États-Unis. Il finira sa vie dans un data center en France ou ailleurs en Europe où il rejoindra les 10 000 autres serveurs produits exactement de la même manière.
C’est sans compter tous les autres composantes matérielles du data center, à savoir les dizaines de cuves de fioul et de groupes électrogènes de secours, les infrastructures nécessaires au réseau électrique, à la fibre optique, aux câbles sous marins, également constituées de matières premières bien concrètes, qu’il faut extraire, raffiner et transformer.
Et si Macron veut trouver tout cela dans le sol français afin de construire des data center made in France, choisira-t-il également toutes les conséquences que cela implique ? C’est à dire le boom de consommation électrique sept jour sur sept et 24h sur 24, les potentielles pénuries d’eau potable, les milliers de tonnes de déchets électroniques, les pollutions conséquentes provoquant des cas d’asthme aux personnes vivant dans les alentours de ces monstres technologiques ? Si les politiciens déclament chacun leur tour leurs ambitions souverainistes, souhaitent-ils aussi que nous soyons souverains de l’intégralité des nuisances techno-industrielles ?
Nous devons rappeler que la souveraineté et l’autonomie ne peuvent co-exister dans un monde industriel. Une vraie résilience se construit autour de techniques démocratiques, c’est à dire des techniques aux savoir-faire appropriables et réplicables par chacun, fabriquées et entretenues avec des matériaux locaux. Loin des tentacules industrielles mondiales, le combat pour l’autonomie consiste à briser cette dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales.
II. Le joker du recyclage pour perpétuer le ravage
Et pour justifier cette accélération industrielle, Macron ne se prive pas de clamer haut et fort son haut potentiel écologique. Il cite la loi de simplification de la vie économique4, adoptée il y a quelques jours, qui permet de réduire les délais d’implantation des data centers, considéré comme « projet d’intérêt national majeur ». Faut-il rappeler que les data centers avec leurs systèmes de climatisation figurent dans le top 10 des industries consommatrices d’eau, jusqu’à récemment faire craindre des pénuries d’eau potable en Hollande et en Irlande ?
« Projet de recyclage de ballons d’eau chaude avec valorisation des matériaux et réduction des émissions de CO₂ », « Développement d’un site de production de charbon végétal », « Réacteur nucléaire innovant : développement d’un petit réacteur pour produire de la chaleur industrielle décarbonée »
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Pour quoi faire ? Pour produire de l’énergie et faire tourner encore plus de data centers ? Pour artificialiser encore plus des sols asséchés ? Produire davantage de drones tueurs ?
Aujourd’hui, l’industrie du recyclage n’est pas assez rentable par rapport à l’extraction minière car les alliages de métaux lors de la fabrication rendent toute séparation difficile et coûteuse. Mais si elle le devenait ? Comment recyclerait-on les 40 000 tonnes de déchets électroniques produits chaque année en provenance de l’Europe et des États Unis ? Et comment recyclerait-on les 460 millions de tonnes de déchets plastiques produit chaque année dans le monde ? Même avec un taux élevé de recyclage de métaux et de plastique, le système industriel produit une quantité telle de déchets qu’il serait impossible qu’elle les ré-ingère tous. Le label « recyclage » devient le nouveau joker des technocrates pour accroître toujours plus la production, continuer à mener leur compétition folle entre États, et ainsi, creuser notre tombe.
Au vu des canicules, du dérèglement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, Macron, en déclarant une nouvelle accélération industrielle, signe notre arrêt de mort à tous.
Au nom de la souveraineté, vous sacrifierez bien le champ à côté de chez vous et les lapins qui s’y cachent pour y construire une usine à drones ? Et ce petit parc abandonné où vous n’allez jamais, vous y accepterez bien une giga factory de panneaux solaires, pour la grandeur de la France ? La forêt un peu plus loin où vous aimez vous baladez, pourquoi refuseriez-vous qu’ils la rasent pour y construire une usine de bio-carburant, si c’est pour « rester dans la course » ? Ces « cathédrales » sont des monuments à la gloire d’un empire industriel en expansion constante, qui grandira et colonisera le moindre recoin du monde.
Il existe deux effondrements, celui de la biodiversité, avec l’humanité en prime, ou celui du système. Toutes ces usines, ces machines et ces réseaux complexes sont en concurrence direct avec les systèmes vivants et les suppriment peu à peu - en plus de condamner la biodiversité environnante aux projets industriels, n’oublions pas que la nature est la matière pour construire et entretenir toutes ses infrastructures. Il faut choisir : laisser les industriels jouer avec notre santé et les conditions d’habilité de la Terre ou s’organiser collectivement afin d’enrayer cette méga-machine industrielle incontrôlable.




