Désenclavement, économies, efficacité, sécurité... Toutes les raisons sont bonnes pour justifier le déploiement de bus autonomes sur les routes belges. Couverts de caméras et équipés d'IA chinoises, les bus robots du TEC et de De Lijn analysent en temps réel la rue, les allées et venues des autres véhicules et des piétons, et calculent ainsi leur trajectoire. Des tests sont déjà en cours dans différentes villes et une ligne a été inaugurée à Louvain en début d'année.
De plus en plus,la course technologique nous entraîne vers une société où l'humain est obsolète. Nos corps et nos vies sont confiés à des machines et à des IA, jugées plus sûres et plus fiables.
Fin janvier 2026, LETEC et De Lijn, les deux sociétés publiques de transport wallonne et flamande, ont annoncé un "partenariat stratégique" pour "redessiner la mobilité partagée" et répondre "aux défis de la mobilité"[1].
C'est avec ce langage pompeux que l’État veut nous faire accepter des bus autonomes, autrement dit, des robots-bus sans chauffeurs. C'est Louvain qui est choisie comme terrain expérimental (et ces habitants comme cobayes) pour cette nouvelle technologie. Mais quels arguments pour justifier la circulation de véhicules de plusieurs tonnes, transportant des dizaines de personnes au milieu de villes bondées, et pilotés par des systèmes d'intelligence artificielle ?

En premier lieu, on souhaite adapter les transports publics aux besoins toujours plus personnalisés des usagers. On avait la vidéo à la demande, on aura désormais les robots-bus à la demande. Les véhicules autonomes,propulsés à l'énergie électrique, sont évidemment présentés comme "écologiques" : l'impact de la production des batteries, des caméras, des systèmes IA qui y tournent ou encore de la production d'énergie (nucléaire, charbon, "renouvelables"),tout cela est mis sous le tapis. On nous parle de "désenclaver" les espaces ruraux encore trop "isolés", pas assez"connectés" aux centres urbains. Autrement dit, encore un peu préservés du rythme effréné de la ville, de ses bruits, ses pollutions et ses institutions. Le système technologique ne tolère pas que des territoires soient épargnés, il est totalitaire, et veut donc s'immiscer partout. L'aménagement du territoire, c'est surtout l'État et les industriels qui veulent étendre leur empire,qu'il soit politique ou économique.
Le bus est couvert de capteurs et de caméras, et fonctionne avec de l'IA et des systèmes d'apprentissage automatique. Toute cette technologie est de production chinoise. Les habitants de Louvain sont donc filmés, en temps réel et tous les jours, sans que l'on sache ce qu'il advient de toutes ces images.
Évidemment, la première question qui se pose est celle de la sécurité routière : très régulièrement, des accidents impliquant des voitures autonomes défraient la chronique et posent la question de la fiabilité de ces technologies soi-disant "de pointe". Parfois, elles écrasent le chat errant du quartier ou le chien du voisin, et les journalistes se permettent d'adopter le ton ironique et léger du fait divers. D'autres fois, elles blessent voire tuent des êtres humains, et ça devient sérieux puisque ça peut se répercuter sur la cotation en bourse des entreprises.
Tout récemment, c'est un robotaxi Waymo qui a percuté un enfant en Californie, près d'une école[2]. L'entreprise a affirmé qu'un humain totalement attentif aurait heurté le piéton à 22 km/h. Le véhicule autonome est quant à lui passé de 27 km/h à 10 km/h après avoir détecté l'enfant. C'est donc dit et assumé, même dans ce contexte : la machine est plus perfectionnée que l'humain.
L'année dernière, ce sont trois étudiantes qui sont décédées dans une voiture autonome en Chine, dans la province d'Anhui[3]. La voiture fonçait à 116 km/h sur l'autoroute, a détecté un obstacle sur une section en chantier,émis l'avertissement avant de rendre les manettes à la conductrice... Et quelques secondes plus tard, est rentrée dans une barrière en béton à 97km/h. C'est d'ailleurs le même système avec lequel LETEC et De Lijn entend garantir "un haut niveau de sécurité et de contrôle" avec leurs bus : le véhicule sollicite une décision ou une action d'un superviseur (qui n'est plus chauffeur, du coup) quand la situation devient trop complexe. Encore faut-il que ce ne soit pas trop tard.

Et malgré tout cela, il en restera toujours pour nous assurer que les voitures autonomes sont plus fiables que les voitures conduites par des humains. Les humains sont distraits, ils fatiguent, ils regardent leur téléphone, ils parlent, écoutent de la musique, mangent, boivent, vieillissent, éternuent. La machine, elle, est équipée de capteurs, de caméras et de logiciels toujours plus performants. Statistiquement, les véhicules autonomes finiront par être plus sûrs.
Il faudra peut-être un peu adapter les villes et les routes, mais ce sera sûrement un changement moins drastique que lorsque la voiture individuelle a été imposée à la société par l'industrie automobile, les compagnies pétrolières et les fabricants de pneus. Tout au long du XXe siècle, c'est l'intégralité des territoires qui ont été entièrement repensés : striés de routes, criblés de stations-essence,quadrillés de péages, jonchés de parkings. Fini de flâner ou de jouer, il faut marcher sur le trottoir et bien respecter la signalisation.
Déjà à l'époque, le peuple a résisté. Des régions entières étaient déconseillées aux premiers bourgeois et aristocrates possédant des voitures, parce que les routes y étaient parsemées de clous. On dénonçait le bruit qui effraie les attelages, les gaz d'échappement qui empoisonnent l’air, les accidents bien trop réguliers. Les véhicules étaient attaqués à coups de bâton et de jets de pierre[4]. Avec les Trente Glorieuses et le boom productiviste, l'industrie automobile a pu produire ses "écraseuses"en masse, et le peuple a été endormi (acheté ?) par le confort de pouvoir aller plus vite au travail (et à la plage quelques jours par an).
Avec les bus autonomes, nous entrons dans une nouvelle ère de dépossession et de soumission. C'est l'alliance des services de l’État, des entreprises du tout-électrique et des industries de l'automobile et de la high tech, qui s'approprient toujours plus notre environnement quotidien transformé en laboratoire à ciel ouvert, et nos allées et venues, converties en algorithmes pour le perfectionnement des machines.
Ne prenons donc pas le bus en marche, et refusons ce monde-machine. Le premier pas vers la réappropriation de nos vies sera la mise à l'arrêt du système productif qui nous impose ces technologies.
Contre l'automatisation, la révolution !





